Le Transibérien, de Moscou à Pékin en train.
Du 4 au 23 juin 2009

En ce samedi 3 juin, les bagages sont presque fermés. La longue préparation qui a précédé ce voyage est en train de toucher à son terme. Les documents importants sont précieusement placés dans les « bananes-string » vachement sexy qu'Anne-France nous a procurées. Les 8 chemises, 4 paires de pantalons, et les multiples autres accessoires indispensables à un voyage de trois semaines, ont pris place dans les valises qu'il a fallu contingenter au vu de l'espace exigu dans lequel il va falloir vivre durant le temps du voyage. Tout a été soigneusement pensé par l'équipe de préparation composée de Rosana et d'Anne-France. Je n'ai plus qu'à me rendre à l'évidence: le départ est imminent!

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Premier jour, le voyage jusqu'à Moscou.

C'est à l'aube que nous nous levons pour le début d'un périple qui va nous conduire sur plus de 7'000 kilomètres au travers de deux continents et trois immenses pays, de Moscou à Pékin dans le Transsibérien. On se réjouit beaucoup de se retrouver dans le vif du sujet. Ce d'autant plus que le projet de ce voyage mûrit déjà depuis quelques temps.

C'est Frédéric qui nous conduit ce matin chez Rosana et Ruben avec qui nous allons partager cette petite aventure. Grâce à l'heure matinale, le trajet jusqu'à l'aéroport s'effectue sans problème. L'enregistrement des bagages effectué, nous faisons un petit détour vers les bureaux d'Avis pour y admirer le travail de Ruben. Quand même, qu'est-ce qu'il sont doués ces argentins!

Le ciel est bien dégagé vers 8h00 pour notre départ de Genève. Il me permet d'admirer la Suisse romande et une bonne partie de la Suisse allemande. Plus tard, il va se couvrir pour se dégager à nouveau sur le sol russe. Par le jeu du décalage horaire, il est déjà 14h00. quand nous atterrissons à Moscou-Domodedvo, aéroport situé au sud de la capitale russe à une cinquantaine de kilomètres du centre. Notre premier contact avec des russes est bien entendu réservé aux douaniers, donc forcément très administratif et peu convivial.

Le contact suivant sera avec notre chauffeur, Victor; là non plus, guère d'effusions! À notre étonnement, il ne parle pas un mot d'anglais, d'allemand et encore moins de français. À défaut de paroles, nous nous contenterons d'images, et c'est tout attentif à notre environnement et après avoir contourné la ville par le périphérique, que nous finissons par atteindre notre hôtel le Cosmos, situé au nord de la ville tout près de la station de métro VDNCh ( BÄHX ). Imaginez un immense bâtiment en demi-cercle, haut de 25 étages et totalisant pas moins de ... 1777 chambres! Rien à voir avec un petit hôtel sympa du centre ville. Ici tout est dans la démesure! C'est une usine à faire dodo, dédiée aux touristes et aux hommes d'affaires de passage. Il y a là une quantité de boutiques dans lesquelles on trouvera tout et n'importe quoi pour se divertir et surtout pour dépenser son argent: casino, boutiques à souvenir kitchs, bistrots, restaurants, dames de petite vertu, etc...

Après avoir pris possession de l'une des innombrables chambres de l'établissement, nous partons pour notre première sortie en ville. Sur l'esplanade de l'hôtel on découvre une immense statue du Général De Gaulle. Je m'interroge sur les raisons de sa présence devant l'hôtel. Mes interrogations resteront toutefois sans réponse. Premier contact avec le métro moscovite et premier contact avec la langue russe et son alphabet si particulier. Trois longues files de futurs passagers s'allongent devant les caisses; nous choisissons l'une d'elle et commençons à réfléchir à la manière de commander les billets. Finalement, à l'aide du langages des signes (on découvrira tout au long du voyage combien ce moyen de communication est international..!!), de deux mots d'anglais et semble-t-il trois de français, Ruben finit par obtenir deux tickets. Nous avions les billets, mais hésitions encore sur la manière de les utiliser et surtout sur la direction à prendre.

C'est là qu'intervient Rosana en interpelant une personne au milieu du flot ininterrompu des voyageurs. En l'occurrence, une jeune Kasakhe parlant l'anglais pour l'avoir pratiqué aux états-Unis durant quelques années et visiblement rompue à l'utilisation du métro moscovite. Le coup de bol! Cette jeune personne s'est spontanément proposée pour nous guider jusqu'à notre destination. On se rend rapidement compte de la difficulté de se déplacer dans la cohue organisée qui règne dans les couloirs et surtout de l'utilisation de ce foutu alphabet cyrillique qui modifie de manière significative notre compréhension des panneaux de direction. Malgré cela et surtout grâce à l'aide précieuse de notre guide improvisée, nous finissons par atteindre notre but: la Place Rouge. Ou du moins, nous en débouchons pas très loin. Alors, hasard, monstre coup de bol, don particulier pour l'orientation ou peut-être un mixte de tout ça, toujours est-il que nous arrivons sur la place, partagés entre l'étonnement et la fierté, tout près de la basilique Saint-Basile (appelée aussi: La cathédrale de l'Intercession-de-la-Vierge (Собо́р Покрова́, что на Рву) ).

J'avais gardé une image de cette dernière remplie de soldats marchant au pas cadencé et de drapeaux rouges marqués de la faucille et du marteau, de défilés aux véhicules militaires imposants et menaçants et surplombant le tout, les autorités soviétiques du moment perchées sur le tombeau de Lénine. Et bien, je constate que je peux changer cette image et remplacer les soldats par les touristes et les tanks par les limousines. Ceci dit, la place a fort belle allure et porte magnifiquement son nom. À l'est, la place est fermée par la Basilique Saint-Basile, ses différentes tours sont surmontées par des « oignons » multicolores et lui confère un petit air de fête. D'ailleurs une fête est bientôt prévue sur la place puisqu'une scène de concert est en train d'être montée juste devant la basilique.

À l'ouest, déjà baptisé par Anne-France de « gâteau aux myrtilles saupoudré de sucre glace », on trouve le musée historique en brique rouge surmonté de toits brillants et pimpants. Du côté sud, c'est le mur du Kremlin qui court sur toute la longueur de la place. Également en brique rouge, ses entrées sont gardées par des policiers aux casquettes branchées sur soif. Pour terminer, le côté nord est barré par le Goum, nouveau temple dédié à la consommation avec ses boutiques de luxe. Une magnifique bâtisse assurément, depuis toujours dévolue aux affaires et au commerce. Voulu par le tsar Nicolas II il fût achevé vers 1893. Il a été le fleuron des magasins d'état bolchevique durant plus de septante ans.

Nous continuons à pied en direction de la place Pouchkine dans le but avoué de trouver le célèbre café de la chanson. Pour ce faire, nous traversons la place Maneznaja et empruntons la rue Tverskaja (Тверская улица), sorte de mini Champs-Elysée russe, où les enseignes de boutiques de mode rivalisent avec celles des grandes banques et celles de luxueuses marques de voiture. Des voitures, il faut en parler tiens! Je n'ai jamais vu une chose pareille! Jamais vu une telle concentration de 4x4 dans une ville. Généralement noirs avec vitres teintées, ils ont investi les rues (et souvent les trottoirs également..!!). Ils remplissent l'air du ronron menaçant de leur moteur et vraisemblablement aussi de pas mal de dioxyde de carbone. Ils s'élancent dans les larges avenues dans une charge effrénée et agressive. Gare au piéton s'attardant sur le bitume de la route.

On constate rapidement qu'au vu de la largeur des routes et du trafic, nous avons tout intérêt à emprunter les passages sous voies. Il faut dire que Moscou, avec ses grandes avenues larges et dégagées permet à leurs chauffeurs de se défouler et de faire joujou avec leurs gros jouets. Et puis, il y a ces longues et interminables limousines qu'on a déjà pu remarquer sur le parking de l'hôtel et qu'on croise régulièrement dans la rue. Il semblerait que la mode soit à la location de ces engins pour divers événements tels anniversaires, mariages, ou autres, et d'aller faire un tour en ville de manière à étaler un peu de cette prospérité retrouvée.

Il est toujours difficile de s'orienter avec tous ces panneaux écrits en cyrillique. Ruben fait de rapide progrès, mais avouons qu'il y a de quoi désorienter le meilleur des guides. Nous finissons toutefois par atteindre le célèbre café et de nous retrouver devant des portes ... closes! Bon on peut dire pas complètement fermées puisque l'établissement est réservé pour une soirée privée ou le tournage d'un film. Une vieille calèche tirée par deux chevaux, un couple revêtu d'un costume du 19ème, une caméra et son utilisateur encombrent le trottoir devant le café et un gros gorille en interdit l'accès. Nous sommes mis devant l'évidence et mettons en place le plan B, soit le restaurant le Tiflis recommandé par le petit guide fournit par l'agence. Nous nous replongeons dans les entrailles du métro jusqu'à la station Kropotkinskaja (Кропоткинская ). et découvrons un fort joli restaurant. Ce sera un taxi qui nous reconduira jusqu'à notre hôtel où nous prendrons le temps d'une dernière bière pour fêter ainsi le terme de notre première journée sur sol russe.

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Deuxième et troisième jours, Moscou.

Nous avons rendez-vous ce matin à dix heures avec notre guide qui je vous le donne en mille, se prénomme... Nathalie (Natacha en russe, Наталья en cyrillique)! Fallait le faire hein? Au programme, tour de ville et présentation des principaux atouts touristiques et hauts lieux historiques. Notre chauffeur s'élance donc dans le flot ininterrompu des véhicules qui roulent vers le centre ville. Comme on a déjà pu le constater hier, il est rompu à cette discipline. Le passage de certaines croisées est particulièrement impressionnant et il n'est pas rare de se retrouver entourés de voitures pour certaines à moins de cinq centimètres, le jeu consistant à ce moment là à se faufiler parmi elles en évitant de les toucher. À notre grande satisfaction, nous constatons que Victor se débrouille pas trop mal et malgré quelques jurons étouffés, nous nous en sortons indemnes.

Mais revenons au tour de ville. Nathalie nous explique que Staline, soucieux de tenir son rang face au états-Unis, avait fait ériger sept « gratte-ciel » tout de suite après la guerre. Nous passons devant trois d'entre eux: le premier en rénovation, va devenir un hôtel de luxe, le second le ministère des affaires étrangères et le troisième, l'université (les 4 autres servent d'habitations). Ces bâtiments sont assez étonnants dans leur conception et leur style censé rappeler les tours du Kremlin. À la fois imposants, gracieux et ma foi un peu anachroniques, leurs flèches se détachent clairement dans le ciel de Moscou. Je suis impressionné par cette architecture d'un autre temps. Ce ne sont pas les seuls beaux bâtiments que nous découvrons et au gré de notre visite nous pouvons apprécier l'architecture de plusieurs d'entre eux. Nous sommes unanimes à regretter toutefois que Coca-Cola, Sony et autres Mercedes soient passés par là en implantant leurs enseignes, dénaturant par là-même l'esthétisme de la ville.

Depuis l'esplanade de l'université, notre regard surplombe la ville. On distingue très bien les sept tours qui émergent ici ou là. Les coupoles des différentes églises de Moscou brillent au soleil et se démarquent également en envoyant leurs signaux lumineux dans toutes les directions. En forme d'oignons ou de casques mongoles selon la date de leur construction, l'or dont elles sont recouvertes les font briller et sont autant de points de repères nous permettant de les situer et de leur donner un nom.

Nous nous arrêtons ensuite au monastère de Novodevitchy. Il surplombe un petit lac qui accueillait à une certaine époque des cygnes qui auraient inspiré Tchaikovski pour son célèbre ballet compose en 1876. Cependant, point de cygne aujourd'hui! Il y a bien quelques canards mais le côté romantique saute nettement moins aux yeux avec ces palmipèdes là. Moins romantique également, la fonction du couvent durant une certaine période puisqu'il servit pour d'obscures raisons de successions, à enfermer la demi-sœur de Pierre 1er de manière à ce qu'elle ne lui mette pas les bâtons dans les roues. De même, plusieurs reines et impératrices ayant définitivement cessé de plaire à leur Tsar de mari, vinrent terminer leur vie dans cet endroit qu'on pris l'habitude d'appeler le « couvent des Dames ». C'est également ici que l'on pourra découvrir le cimetière où sont enterrés bon nombre de personnalités russes. Un peu l'équivalent du Père-Lachaise à Paris.

Nous sommes de retour sur la Place Rouge et comme hier, de nombreux touristes sont présents cet après midi. Nous croisons en plus toute une cohorte de mariées et de mariés venus faire sauter le bouchon de la bouteille de champagne et immortaliser l'instant sur la place. Comme je l'ai déjà mentionné, la grande mode est à la longue limousine à rallonge. Avec les 4x4 aux vitres teintées, elles sont le signe évident d'une richesse retrouvée qu'il est de bon ton de montrer.

Enfin toujours est-il que nous sommes sur la Place Rouge en compagnie de notre guide Nathalie (faut vraiment le faire, n'est-ce pas? je ne me lasserai jamais de le répéter...!!) pour quelques explications historiques et surtout la visite du Kremlin, endroit où fut centralisé le pouvoir de ce qui a été durant de longues années l'une des plus grande puissance du monde. Je suis frappé par la beauté dépouillée des lieux et ne m'attendais pas non plus à y trouver autant d'églises. Curieux comme ce régime qui en a fait démolir des milliers, a su ou voulu maintenir celles qui se trouvaient en son cœur. En entendant Nathalie nous expliquer quelques passages de l'histoire russe, je suis frappé comme les différents pouvoirs qui se sont succédés à la tête de la Russie ou de l'URSS avaient comme souci commun de hisser ce pays au rang de puissance mondiale reconnue et respectée. De la volonté de devenir la troisième Rome au XVIe siècle, en passant par la course à l'armement et de l'espace sous les soviets et la frénésie économique actuelle, on sent que la Russie a envie de prouver et de montrer cette puissance.

Je suis un peu décontenancé par le Kremlin que je découvre ce matin. Déjà, on y entre presque comme dans un moulin. Certes nous passons dans un portique détecteur de métaux, mais Ruben qui avait par mégarde laissé son super-couteau-pince-multi-usage accroché à sa ceinture et qui dans l'intervalle l'avait courageusement glissé dans le sac de Rosana, a réussi à entrer dans l'enceinte sans plus de problème que ça. Bien sûr on croise quelques policiers, mais ils ont l'air plutôt bon enfant avec leur casquette posée tout en arrière sur leur tête et la toute petite matraque qu'ils s'amusent à faire tourner autour de leur poignet. Non, rien à voir avec le siège d'une grande puissance mondiale. Et puis toutes ces églises surmontées de leurs coupoles brillantes, qui garnissent l'endroit, elles sont toutes restaurées et la blancheur de leurs murs éclaire la place sur laquelle on se trouve.

Nous partons ensuite en direction de la rue Arbatskaya, rue marchande et piétonne qui va nous mener tout droit vers la station de métro du même nom. Nathalie va en effet nous guider à travers les méandres du métro de Moscou spécialement renommé pour la beauté de ses stations. Les entrées du métro sont particulièrement impressionnantes; des escalators sans fin (le plus grand mesure plus de 140 mètres!)nous entraînent dans les profondeurs de la terre. Staline (toujours lui...!) avait voulu un métro digne du peuple qui avait tant enduré durant la guerre. Le moins que l'on puisse dire est que les stations sont effectivement magnifiques de lumière et de dorures. Difficile de traduire comment beauté et utilité ont su trouver ici, un si subtil équilibre. Nous passons entre autres, dans les stations Kitaj-Gorod (Китай-Город) , Kurskaja (Курская), Komsomolskaja (Комсомо́льская) , Mendeleevskaja (Менделеевская), Kievskaja (Киевская) et Smolenskaja (Смоленская). Toutes plus belles les unes que les autres il n'est toutefois guère aisé de les immortaliser convenablement...! Elles ont été aménagées de cette manière en l'honneur des travailleurs et des soldats mais bien sûr surtout, à la gloire du communisme. Mais j'imagine que tous les voyageurs qui les ont empruntées durant ces années ont du éprouver une certaine fierté vis-à-vis de ces palais souterrains de lumière et de blancheur. D'ailleurs c'est ce que reconnaît à demi-mot Nathalie, lorsque je lui demande quels étaient les sentiments des gens quand les banderoles à la gloire de Lénine et du parti n'avaient encore pas été remplacées par celle de Nokia et de Coca-Cola: de la fierté à l'égard des réalisations d'un régime totalitaire... L'aveu est quelque peu surprenant ! Le moment est d'ailleurs venu de prendre congé de Nathalie non sans oublier de promettre de lui envoyer quelques photos de notre séjour. La soirée est déjà bien avancée et la faim se fait sentir. Nous dénichons un petit bistrot et replongeons dans le métro après le repas.

Riche de notre apprentissage de l'après-midi et grâce au russe bientôt parfait de Ruben, nous commençons à trouver quelques repères sur les panneaux indiquant les directions. Et c'est en élèves très appliqués que Ruben et moi tentons de nous diriger dans le dédales des différentes lignes. Nous sommes toutefois trahis par le plan que j'ai dans les mains et restons bloqués sur le quai. Il faut dire que les stations qui sont à la croisée des lignes n'ont pas forcément les mêmes noms selon que l'on soit sur une ligne ou sur l'autre. Cette particularité cumulée à ce foutu alphabet cyrillique nous a plongé dans un abîme de perplexité et d'interrogations. C'est d'ailleurs ce qui a dû inciter Anastasia à nous aborder pour nous proposer ses services. À en juger par le « don't be afraid » qu'elle me lance rapidement, je devais faire une drôle de tête quand elle m'a accosté. Il faut dire qu'après les avertissements reçus par rapport à certaines arnaques pratiquées à Moscou, la méfiance est de rigueur. Mais visiblement, cette jeune fille recherchait surtout le contact et avouons le trouva! Avec Rosana surtout lorsqu'elles découvrirent que l'espagnol était une langue maîtrisée par l'une et l'autre.

La foule est dense en ce vendredi soir. Comme dans tous les métros du monde, les voyageurs se déplacent d'un pas rapide et volontaire. Seuls les touristes un peu perdus comme nous, freinent parfois le long serpent d'utilisateurs qui se pressent dans les couloirs. Cette fin de semaine est aussi l'occasion pour les moscovites de s'inviter à des concerts improvisés dans les sorties de métro et dans les passages sous voies. Une musique rock et rythmée se déverse dans la rue. Un public jeune et parfois déjà un peu éméché, s'agglutine autour des orchestres. C'est vraiment de la culture « underground ». Il s'en faut peu pour que Ruben se joigne aux groupes. Mais la fatigue aidant, c'est finalement vers l'hôtel que nous nous dirigeons.

Il est un aspect cher à Ruben et à moi-même que je n'ai pas encore abordé. Un aspect sensible et peut-être un peu délicat certes, mais un aspect que je ne saurai passer sous silence. En deux mots, nous avons été impressionnés, voir déconcertés par le nombre de jolies femmes que nous avons croisé dans les rues de la capitale russe. Elles sont partout autour de nous, habillées de pantalons ou de robes moulantes, perchées sur d'interminables hauts talons; elles affichent clairement leurs charmes et parfois, disons le de manière plutôt provocante! À tel point que la formule suivante peut s'appliquer sans autre à Moscou: « La plus grande concentration de jolies filles au mètre carré entre l'Atlantique et l'Oural ». Mais avouons-le, difficile de s'en plaindre...!! N'est-ce pas Ruben?

C'est au terme de cette nouvelle journée que nous avons rendez-vous avec le transsibérien. Le départ est prévu à 23h25. D'ici là, nous avons prévu de nous rendre au centre ville pour nous imprégner une dernière fois de la vie moscovite. Il est samedi et la foule dans le métro est nettement moins dense que ces jours passés. Nous prenons la direction de la place Pouchkine pour nous rendre au célèbre café. Depuis que nous sommes arrivés, Anne-France nous en parle, et il serait dommageable pour la cohésion du groupe, de manquer ce passage devenu par la force de persuasion d'Anne-France, quasi incontournable. Le charme de l'endroit est indéniable et qui plus est, la vodka n'est pas désagréable du tout! Au mépris du règlement en vigueur, Anne-France profite de faire quelques photos de cet endroit chanté par Beccaud, de manière à immortaliser de manière plus durable que le goût de la vodka ou du chocolat chaud, le moment passé ici.

Nous passons le reste de la journée à flâner dans les rues de Moscou. Nous découvrons le Bolchoï (en pleine rénovation !) et tout le quartier des théâtres où des activités moins « commerciales » semblent être exercées. Nous pouvons constater un peu plus loin, comme il est difficile, voir impossible, de vouloir traverser ces grands boulevards où règnent en maîtres les apprentis Fangio. On découvre également que tous les signes de l'ancien régime politique ne sont pas effacés; ainsi sur certains immeubles officiels, on peut encore apercevoir la faucille et le marteau trôner ici en dessus d'une porte ou ailleurs en frise sur des façades. Et enfin, nous procédons aux indispensables achats qui vont nous permettre de survivre les 3 prochains jours dans le transsibérien, à savoir: caviar, vodka mais aussi soupes aux pâtes et petits biscuits, sans oublier bien sûr l'indispensable papier hygiénique.

Le soir venu, nous avons rendez-vous avec Victor pour nous rendre dans la gare de Jaroslavsky pour le grand départ en direction de la Sibérie. Il nous dépose devant un bâtiment très particulier à mi-chemin entre l'église et une mairie de banlieue. La gauche de la bâtisse est surmontée d'un clocher lui même coiffé de l'étoile soviétique. Et sur sa droite on peut distinguer deux rehaussements dont le principal possède une toiture ressemblant un peu à un chapeau de Napoléon coiffé d'un motif ouvragé sur lequel se détache la faucille et le marteau. L'originalité de la gare ne s'arrête pas là puisque le bâtiment n'est en fait qu'une immense salle d'attente sur deux étages et un série de guichets. Les quais sont quant à eux pour une partie à ciel ouvert et pour d'autres protégés par un couvert sommaire. Nous nous installons dans l'immense salle d'attente où passablement de passagers à moitiés endormis attendent patiemment que le grand panneau électronique recouvrant l'une des parois annonce l'arrivée du train attendu. C'est d'ici qu'ils partent tous en direction de l'est, en direction de la Sibérie. Au 1er étage d'autres rangées de sièges également très occupés, sont disponibles pour les passagers. Je baptise rapidement cet endroit « la salle au bois dormant » car tout le monde ici semble avoir été piqué par la mouche tsé-tsé. En m'y baladant, quelle ne fut pas ma surprise d'y découvrir un piano à queue! Il est vrai que les dimensions de la salle d'attente s'assimilent autant à une salle de concert; et j'imagine ma foi fort bien le mariage de la musique classique avec les prémices d'un voyage prometteur.

Et puis, voici le panneau qui se met à crépiter de ses petites lumières et à annoncer enfin l'entrée en gare de notre train. Impatients, un peu excités et surtout très curieux, nous nous élançons le long du train à la recherche de notre wagon. Nous y arrivons et découvrons notre Provodnitsa. Seule maîtresse à bord du wagon, c'est elle qui va veiller au bon ordre à l'intérieur de ce dernier et sur le bien-être des passagers durant plus de 5'185 km, soit la distance jusqu'à Irkoutsk. Elle commence par contrôler nos billets et nous autorise l'accès au wagon et découvrons ainsi notre compartiment... les 4,5 m2 de notre compartiment..!! Quatre couchettes recouvertes de tissus bleu, une très petite table, et c'est à peu près ... tout! Voilà en quoi consiste l'espace vital qui sera le nôtre durant les 84 heures à venir. Il est 23h25 et la nuit est maintenant tombée sur Moscou et nous sentons le train s'ébranler! Le départ est donné, direction la Sibérie.



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De la nuit du troisième jour au matin du septième jour: le transsibérien de Moscou à Irkoutsk.

Avec le départ du train et les premiers moments d'excitation passés, il faut penser maintenant à organiser au mieux notre petit lieu de vie, espace avouons le quelque peu exigu. Pas facile de savoir de prime abord où et comment ranger le matériel. Petit à petit, on découvre les multiples possibilités que nous offre la cabine; tout d'abord, l'énorme valise à Ruben trouve sa place au dessus de la porte, accompagnée des sacs de la famille Magnin. Les sacs à dos, le sac à commissions et la dernière valise seront casés quant à eux sous les banquettes. Ce problème réglé, il faut maintenant se répartir les couchettes, chose rendue relativement ardue par les différents souhaits des participants. Il y a ceux qui ont peur de tomber des couchettes du haut mais surtout ceux qui souhaitent pouvoir dormir dans le sens de la marche du train!!?? Le débat s'organise autour de cette dernière notion. Celle-ci émane d'Anne-France et est développée par Ruben. Heureusement, les deux représentants normaux du groupes parviennent à convaincre les autres que cet aspect de la question dépend bien plus des habitudes des dormeurs et du côté sur lequel ils dorment que de la configuration de la couchette. Il ne reste donc plus qu'à déterminer qui seront les deux courageux qui prendront places dans les couchettes du haut et comme vous vous en doutez sûrement, cet honneur reviendra aux hommes.

Ces différents points organisés et réglés, nous préparons notre repas, au menu: pain, viande séchée, caviar et vodka. L'ambiance est réglée sur « bonne humeur » à tel point que c'est à une heure fort avancée que bercé par la douce chanson du train, nous nous endormons. Je me réveille durant l'arrêt à la gare de l'ancienne Gorki (Горький) rebaptisée aujourd'hui Nijni Novgorod (Нижний Новгород) située à 440 kilomètres de Moscou au confluent des fleuves Oka et Volga. Il est un peu plus de six heures et dehors il fait jour. Dans le wagon, tout le monde dort encore et seul le serinant « tchac-tchac » des essieux sur les rails vient troubler le silence qui y règne.

Dehors, la ville a cédé sa place à la forêt de bouleaux. De temps en temps une petite bourgade surgit avec ses petites maisons en bois et au toit de tôle. Certaines sont enjolivées par une peinture bleue ciel. Entourée d'une palissade de bois, elles possèdent toutes un bout de jardin où sont cultivés des légumes et patates. La gare est souvent une construction en dur et notre passage est systématiquement salué par un ou une employée debout dans une guérite et levant son petit bâton rouge. De temps en temps, on peut apercevoir une vache, parfois attachée à son piquet, parfois laissée en liberté broutant une herbe abondante. Les inévitables paraboles ont envahi les villages et tous ceux que nous découvrons semblent raccordés à l'électricité, il n'est par contre pas rare d'observer ou d'apercevoir des puits avec des personnes occupées à tourner la manivelle pour remonter le bidon plein d'eau. Ici, point de 4x4 rutilants et prétentieux, et pourtant, à en juger de l'état de certaines routes, Dieu sait qu'ils pourraient être utiles! Non, ici on voit des Lada, quelques Renault et parfois un attelage d'un cheval tirant un char rempli de légumes. Des piétons déambulent parfois au bord de la voie, sortis de nul part et à la destination incertaine, leur seule présence est censée nous prouver l'existence d'une localité invisible.

C'est à l'approche des villes que les bâtiments en dur se généralisent. Des usines désaffectées garnissent le bord des voies, des bâtiments à moitié construits ou à moitié démolis (la différence est parfois difficile à établir!) se dressent dans les banlieues. Des villes nous en traversons plusieurs tout au long du voyage, toutes ont leur histoire, certaines sont connues pour avoir accueilli des exilés célèbres, d'autres ont prospéré grâce à tels gisements miniers, d'autres encore ont profité de leur situation sur une voie fluviale. À 790 km de Moscou, Kirov (Киров), petite ville de 470'000 habitants environ, capitale administrative de l'oblast de Kirov. Perm (Пермь, Km 1434) ville industrielle de presque 1 million d'habitants. Iekaterinburg (Екатеринбург, km 1814), Sverdlovsk à l'époque soviétique, du nom du commanditaire (Iakov Sverdlov) de l'assassinat de la famille du Tsar, cette ville est essentiellement célèbre par cet épisode sanglant, mais également parce qu'elle se situe sur la ligne imaginaire séparant l'Europe de l'Asie. Omsk (Омск, km 2716), ville natale de Michel Strogoff. Novossibirsk (Новосибирск, km 3343), fondée en 1893 autour du pont du chemin de fer Transsibérien en construction sur l'Ob. Krasnoïarsk (Красноярск, km 4098) sur le fleuve Ienisseï, ancien bastion cosaque. Comme à Novossibirsk, nous apercevons depuis le train son important port fluvial, sur les quais duquel trônent d'immenses grues utilisées pour décharger les chalands. Krasnoïarsk possède également une gare moderne au dôme vert et arrondi. La pendule qui le garnit indique l'heure de Moscou, chose qui ne se lasse pas de nous étonner; alors que nous traversons 5 fuseaux horaires durant le voyage, c'est l'heure de la capitale russe qui rythme la vie tout au long de la ligne qui nous mène jusqu'à Irkoutsk. Les hauts-parleurs n'arrêtent pas de cracher des informations forcément incompréhensibles pour nous puisqu'en russe.

À une vingtaine de minutes de Krasnoïarsk, nous retrouvons une immense plaine garnie ici ou là par des forêts de bouleaux. Curieusement, certaines sont complètement dénuées de feuilles et ressemblent à des forêts fantômes, seuls les troncs blancs des bouleaux se détachant de l'horizon. Difficile d'imaginer ce qui est arrivé à ces arbres: maladies, feux de forêts, pluies acides... On reste dans l'expectative.

La route est longue jusqu'à Irkoutsk et de prime abord, le paysage peut paraître répétitif. Mais en y regardant de près, il y a toujours quelque chose à observer, à découvrir. Un peu avant Krasnoïarsk, il devient plus sauvage, des petites collines sont apparues. Les bouleaux sont toujours bien présents, mais ils laissent de larges espaces à d'immenses prairies remplies de belles fleurs oranges (selon certaines infos, des fleurs de la famille de lis, peut-être des lis orangé? à vérifier...) difficilement identifiables depuis notre position. Il fait chaud, étonnamment chaud d'ailleurs pour une région plus connue chez nous pour sa rigueur hivernale. La campagne sauvage et luxuriante est magnifique, difficile de l'imaginer figée et glaciale. Seules les immenses locomotives chasse-neige que l'on aperçoit parfois sur des voies de garage dans les gares, peuvent laisser imaginer les hivers que connaît cette partie de la Sibérie.


Impossible de ne pas se rendre compte de l'immensité de ce territoire, de ces immenses plaines parfois cultivées qui succèdent aux immenses forêts parfois exploitées. On se rend mieux compte de la difficulté d'accéder à ces contrées et comme naturellement la Sibérie est devenue la prison des régimes qui se sont succédés à Moscou. C'était (c'est...!!??...) un lieu d'exil qui s'imposait quasi naturellement. On se rend également mieux compte de l'importance de la ligne du transsibérien non seulement pour l'exploitation des ressources de la Sibérie, mais également pour les hommes et les femmes vivant ici.

La vie dans le wagon en général et notre compartiment en particulier, s'est rapidement organisée. Ruben prend particulièrement à cœur son rôle de responsable de relations extérieures et publiques. Il entretien avec nos « Provodnitsa » des contacts relativement serrés, au grand dam d'ailleurs de Rosana. L'une d'elle Iliana, a droit à certaines largesses de sa part: c'est ainsi que des plaques de chocolat et autres barres chocolatées, disparaissent de notre garde-manger pour finir dans le petit bureau de nos gardiennes-concierges-cerbères du wagon. L'hygiène occupe une large place dans nos occupations quotidiennes et Ruben et moi-même sommes rapidement et sévèrement remis à l'ordre si par malheur nos épouses respectives constatent un infime écart ou un malheureux oubli au sujet du règlement préalablement établi. Mais comme nous sommes des maris exemplaires, nous nous accommodons sans peine de ces quelques remarques. Les Provodnista viennent régulièrement vider notre poubelle et passer l'aspirateur. Ces petites visites permettent à notre chargé des relations extérieures et pour nous également, de pratiquer un peu le russe en lançant des joyeux « spassiba ».

Nous nous rapprochons de notre destination: Irkoutsk. Les larges plaines ont laissé leur place à la taïga. En ce matin du 4e jour, une légère brume inonde les forêts de pins et bouleaux. Ce matin c'est l'arrêt de la douce berceuse des roues sur les rails et du mouvement du train qui m'ont réveillé, le bruit nasillard des hauts-parleurs de la gare de Angarsk (avant dernier arrêt...), faisant le reste. À l'approche de notre destination, il faut penser à préparer nos sacs, chose rendue guère aisée au vu de l'exiguïté du compartiment; de même, nous procédons à une fouille complète de la cabine de manière à ne rien y oublier et avouons que pour cette opération le petitesse des lieux se transforme en atout. Et puis tout d'un coup, c'est l'arrivée à Irkousk et c'est partagé entre l'excitation d'arriver à bon port et la nostalgie de quitter ce train qui nous a permis de parcourir 5185 km dans finalement de bonnes conditions, que nous le quittons. L'horaire annonçait notre arrivée à 4h48 heure de Moscou. Le train a atteint sa destination à quelques minutes près! Il est temps maintenant de nous mettre à l'heure locale, soit ... avancer nos montres de 5 h. par rapport à Moscou...

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Du septième au neuvième jour: Irkoutsk et le lac Baïkal.

Nous sommes accueillis sur le quai par Damien, jeune homme étudiant les langues, il est accompagné de son amie étudiante également. Un vieux bus nous attend plus loin et nous partons ainsi en direction du La Baïkal et plus précisément de petit village touristique de Listvianka distant de quelque septante kilomètres. La ville d'Irkoutsk compte un peu moins de 600'000 habitants, elle est le centre administratif d'une région, l'Oblast d'Irkoutsk, qui elle en compte près de 27 millions. Damien est fier de nous expliquer qu'on y trouve une université comptant pas moins de 25'000 étudiants. Irkoustk est coupée en deux par l'Angara que nous traversons grâce à une retenue hydroélectrique au sud de la ville, nous empruntons ensuite une longue route en relativement bon état qui s'enfonce dans la taïga bordant les rives de l'Angara. Cette rivière est l'exutoire du lac Baïkal et va grossir plus loin l'Ienisseï l'un des plus grands fleuves de Russie que nous avons traversé avec le train à Krasnoïarsk. En faisant abstraction de quelques dépassements hasardeux, le trajet se déroule sans encombre et nous arrivons sur les rives de l'immense lac, on peut y loger 54 fois le lac Léman en terme de surface et 265 fois en terme de volume...!!

Le petit village de Listvianka (Листвянка) s'étire sur quelque 5 kilomètres le long des rives du lac, de très jolies maisons en bois bordent la route et les flancs des trois vallées qui viennent s'échouer contre le lac. Notre hôtel le Mayak, se situe tout près du petit port duquel partent des excursions en bateau. Notre premier contact avec le lac est avouons le un peu frisquet, une brise soutenue descend du nord en se chargeant de la fraîcheur de l'eau, le contraste avec les trente degrés parfois rencontrés ces derniers jours est quelque peu « rafraichissant »!

Mais, il est une chose qui est particulièrement appréciée ce matin, c'est notre passage sous la douche! Après 4 jours passés dans le train avec comme seule salle d'eau, une étroite et communautaire cabine de WC de 1m2, nous sommes tous très heureux de retrouver une douche opérationnelle digne de ce nom. Après cette indispensable étape de remise en forme, nous partons en promenade le long de la rive du lac, engoncés que nous sommes dans nos vestes, nous nous étonnons de la présence de personnes en tenue de bain en train de prendre le soleil sur la plage de galets. Il faut se rendre à l'évidence: le sibérien et la sibérienne sont faits d'un autre métal que le vaudois ou la vaudoise! Il semble également être moins sensibles à la pollution; en nous éloignant du village, on découvre ici ou là des déchets divers abandonnés à même la plage ou sur les pentes de la montagne. Bouteilles de bière ou vodka, sacs en plastique, papier de toutes sortes jonchent le sol en divers endroits. Plutôt décevant pour un endroit inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO! Nous suivons un petit sentier qui nous mène au milieu des pins à deux petits observatoires astronomiques. D'ici, notre vue embrase la partie inférieure du lac avec l'Angara que les gens du coin prénomment « La Fille du Lac ». De l'autre côté de celui-ci, des montagnes se dessinent par dessus la légère brume suspendue au dessus de l'eau; la chaîne « Hamar-Daban » dont certains sommets sont encore recouverts de neige. Le lac est d'un beau bleu soutenu qui s'accorde à merveille avec le vert de la Taïga qui recouvre les collines dont les pentes plongent pour certaines presque à pic dans le lac. En Chemin, nous découvrons des arbres décorés de bien curieuse manière: des lambeaux de tissus multicolores entourent les troncs ou sont accrochés aux branches et flottent au vent comme des feuilles artificielles, ce sont autant de grigris posés là pour attirer la bonne fortune sur tel ou tel destin.

Plus tard dans l'après-midi nous visitons le petit marché touristico-villageois dans lequel on peut trouver toutes sortes de souvenirs tous plus inutiles les uns que les autres. C'est également ici que les femmes que nous avons aperçues dans la rue assises à côté de leur « barbecue-fumeur » en train de fumer leurs poissons, viennent vendre les fameux « omoul ».

Les maisons en bois ont vraiment beaucoup de charme, avec leurs fenêtres ouvragées et peintes de bleu ou de vert, elles se succèdent sans jamais se ressembler. Sinon les bâtiments en dur sont plus conventionnels et n'attirent pas forcément l'œil. Au vu de l'état de certaines routes, on se rend mieux compte de l'effet dévastateur du gel-dégel; les nids de poules sont légion et forcent parfois les conducteurs à effectuer des manœuvres acrobatiques. Mais ils ont néanmoins l'avantage de réduire la vitesse souvent excessive de certains véhicules; on devrait peut-être s'en inspirer chez nous, on économiserait ainsi pas mal d'argent sur la construction des gendarmes couchés... Les voitures ici sont beaucoup moins rutilantes et agressives, une bonne partie de celles que nous croisons possèdent la particularité d'avoir le volant à droite, ce sont des véhicules d'occasions importés directement du Japon. Et puis quelques rares attelages sont visiblement encore utilisés et semble-t-il pas uniquement pour usage touristique.


Le soleil se couche maintenant sur le lac. Sa surface est d'huile, plate et calme. Le vent est tombé, mais la température reste fraîche. Soudain une exclamation retentit dans mon dos! « regardez un phoque! ». C'est Ruben qui vient d'apercevoir une forme noire sur la surface du lac; la chance serait-elle avec nous! Nous sortons jumelles et appareils de photos, prêts à immortaliser l'animal. Effectivement, des ronds se forment sur la surface du lac troublant sa sérénité, nous sommes tous attentifs, il semblerait que deux animaux soient en train de nager. Parfois une forme ronde et noire semble apparaître à la surface. L'excitation est à son comble! Anne-France n'arrête pas de mitrailler la surface de l'eau avec son appareil. Soudain ça y est, une forme émerge! Une forme... rouge! Je ne savais pas que les phoques étaient rouges...??? Bon, il faut très rapidement se rendre compte que la couleur rouge est celle qui recouvre le haut d'un tuba, que la forme noire et ronde est constituée par une bouteille d'oxygène et que nos phoques sauvages ne se révèlent être que deux plongeurs. Déçus, mais surtout un peu vexés et gênés de cette méprise, nous rengainons appareils de photos et jumelles tout en jetant des regards réprobateurs à Ruben.

C'est le coq du voisin qui me réveille le lendemain matin. En fait, j'ai l'impression qu'il a chanté une bonne partie de la nuit, un peu comme s'il venait d'effectuer un voyage de plus de 6'000 km à travers 2 continents et que le décalage horaire chamboulait son horloge interne. Exactement ce qui m'arrive ce matin! J'avoue être un peu perdu quant à l'heure et au jour dans lequel on vit.

En ce début de matinée, le lac est toujours aussi calme, une légère brume s'élève paresseusement au dessus de sa surface et je reconnais ma foi que la température est toujours aussi fraîche. Notre guide du jour s'appelle Ludmilla, elle nous emmène tout d'abord au petit musée installé dans le bâtiment du centre d'étude et de recherche du lac Baïkal. On peut y voir soigneusement conservés dans des bocaux, de singuliers petits poissons à la blancheur spectrale hantant les profondeurs du lac. On y apprend que ce dernier a un frère en Afrique: le lac Tanganika, lui aussi squattant une faille de l'écorce terrestre et par conséquent également extrêmement profond. Que nous nous trouvons donc dans une région qui connaît une centaine de secousses sismiques par année provoquant l'éloignement de ses rives de je ne sais plus combien de centimètres par année, que sa profondeur est de 1647 mètres (ça je me rappelle...), et que surtout nous pouvons admirer pour de vrai cette fois, deux jeunes phoques se prélassant dans leur aquarium. En d'autres termes, la visite est intéressante et indéniablement très instructive.

Puis, nous reprenons la route en direction de Irkoutsk avec un arrêt au musée de Taltsy, une sorte de Ballenberg russe où sont reproduites des maisons traditionnelles de Sibérie. On y découvre la manière de vivre de colons russes: les Cosaques, que les Tsars de l'époque avaient envoyé découvrir, conquérir et habiter la Sibérie. Ils sont venus s'installer dans ces immenses territoires occupés jusqu'alors par des certaines de tribus comme les Bourriates dans la région d'Oulan-Oude. Tout est en bois dans les constructions, sauf un élément essentiel dans la maison: le fourneau, immense dans ces maisons et surtout utilisé comme couchettes par les enfants et les vieillards.

Nous terminons notre rentrée sur Irkoustk et visitons encore le musée historique de la ville. Nous apprenons à peu près tout sur la manière de vivre des habitants ainsi que sur les différentes ethnies ayant peuplé la région. Je ne peux m'empêcher de constater les similitudes entre la conquête de l'Ouest américain et celle de l'« Est russe ». Autant les indigènes de Sibérie que pour les peuplades d'Amérique, dont il est d'ailleurs convenu de penser qu'ils avaient la même origine, se sont fait voler leur terre ici par les cosaques, là-bas par les colons venus d'Europe.

Nous profitons de notre véhicule pour faire un rapide tour de ville, comme dans toute les villes du monde à cette heure avancée de la journée, elle est animée par une circulation dense et impatiente. On trouve encore dans la banlieue de ces si jolies maisons en bois, mais elles disparaissent en s'approchant du centre pour laisser la place à des bâtiments plus modernes. L'Angara ceinture une partie de la ville en faisant une grande boucle. À la différence de notre étape précédente, il fait chaud à Irkoutsk, même très chaud! Chaud comme jamais je n'aurais imaginé qu'il puisse faire chaud en Sibérie, pas loin des 30 degrés.

Je disais donc, ici à nouveau pas mal de circulation, mais beaucoup moins de 4x4 et beaucoup plus de vélos qu'à Moscou, il semblerait qu'ils n'aient pas tous été écrasés...!! (les cyclistes donc...). La ville est agréable avec une circulation nettement moins dense que dans la Capitale. Les bâtiments ont du charme et sont nettement moins envahis par la publicité. Il règne ici une ambiance estivale, et tout au long de l'Angara sur le boulevard Gagarine, beaucoup de gens prennent le temps d'une promenade. On distingue en face de nous la gare par laquelle nous sommes arrivés hier et d'où nous repartirons demain.

Ludmilla nous avait donné l'adresse d'un bon resto pour le soir. Il nous a fallu pas mal de temps pour le trouver et très vite on s'est rendu compte qu'il aurait mieux valu... ne pas le trouver! Nous subissons un service déplorable et la carte bien fournie sur le papier se révèle être complètement indisponible. Au final, nous nous contentons d'une assiette de frites, d'une vodka et nous quittons l'établissement avec la ferme intention de ne jamais recommander le restaurant « Les Trois Villages » d'Irkoutsk.

Pour pallier à notre déconvenue, nous décidons de visiter un autre estaminet, en l'occurence le « Britisch Pub », typique sibérien! On s'enfonce donc par une large rampe d'escaliers au fond d'une cave sombre et bruyante. Le design de l'endroit nous apparait assez rapidement sympa et attirant. Mis à part l'inévitable écran de télé qui trône au-dessus du bar, l'endroit a du charme. Les filles sont particulièrement enthousiasmées par le poster de Becham trônant sur la porte des toilettes des dames. Ruben part en éclaireur dans celles des hommes et en revient également enchanté car là-bas aussi, le designer de service a sévi en décorant les urinoirs de petites vitrines dans lesquelles des Barbies (attention âge limite 18 ans!) légèrement vêtues prennent des poses suggestives. Tout ému de sa découverte, il vient me prévenir pour que je puisse la partager avec lui, pour fêter ça et pour équilibrer les comptes, on commande une seconde tournée de vodka à notre charmante sommelière si souriante. C'est à ce moment qu'est arrivé « Petit Cerveau ». Ruben et moi avons d'abord vu les deux jeunes demoiselles qui l'accompagnaient, mais Anne-France, elle a tout de suite repéré le Play-boy qu'elle a immédiatement surnommé « l'homme au petit cerveau et au gros biscotos ». Elle a d'ailleurs continué en donnant son avis sur la robe de l'une des accompagnantes (sûrement sa cousine ou sa soeur...) en émettant l'hypothèse que la jeune femme avait dû oublier d'enlever sa chemise de nuit..!! On avait d'ailleurs beaucoup de peine à museler Anne-France: déchaînée elle était! Nous, ça ne nous aurait pas dérangé qu'elle se la coince un peu, parce qu'il était quand même pas mal musclé « Petit Cerveau », et puis Anne-France quand elle s'y met elle est tout sauf discrète... Enfin, à ce stade du récit, je peux pas dire comment ça s'est goupillé exactement, mais toujours est-il qu'Anne-France a voulu retourner voir Becham aux toilettes et fruit du hasard, « Petit cerveau » allait quant à lui trouver les Barbies. Alors là, boum! Collision! Enfin, le terme collision n'est peut-être pas forcément très approprié, vu que l'un et l'autre allaient dans la même direction, il y a plutôt rapprochement et ils y sont allés bras dessus-dessous. Et là, il faut avouer que depuis ce moment, « Petit Cerveau » avait changé de statut: les petites moqueries cessèrent subitement, il était devenu Sergueï puisque c'est son nom, que c'était le plus beau russe à 5'000 km à la ronde, que son t-shirt si ringard lui allait finalement pas si mal, etc, etc... Spectaculaire revirement effectué en quelques minutes. Et puis il y a eu la généreuse tournée offerte par « Sergueï-Petit-Cerveau » qui pour le coup venait de s'élever de quelques échelons dans l'échelle d'estime de la tablée. La suite devient toutefois un peu confuse: le dialogue s'avérant plutôt difficile du fait que « Sergueï-Petit-Cerveau » ne connaissait que 3 mots d'italiens, il a fallu communiquer par gestes et à cet exercice, c'est Anne-France qui se sentait le plus à l'aise et c'est donc en mimant parfois de manière équivoque qu'elle tenta d'expliquer notre provenance, la manière dont on était arrivé ici et bien d'autres choses encore. L'ambiance était très rigolote! On a toutefois réussit à savoir que c'était à « Sergueï-Petit-Cerveau » que l'on devait le design des toilettes et de toute la boîte d'ailleurs... Inutile de préciser que le retour à l'hôtel s'est effectué dans une franche bonne humeur ponctué par de brefs arrêts durant lesquels Anne-France nous expliquait comment on mime « nous sommes arrivés de Moscou avec le train et nous allons ensuite à Pékin » déclenchant à chaque fois une vague d'hilarité de notre part et une de désolation et d'étonnement de sa part pour ne pas être arrivée à se faire comprendre. (Nous, vu la taille du cerveau de « Sergueï-Petit-Cerveau » et les signes d'Anne-France, on n' est pas du tout étonné...). Il est grand temps de se mettre au lit...

Le réveil est ce matin plutôt dur pour certaine... Nous reprenons ce soir notre route en direction de Oulan-Bator. Dans l'intervalle, nous disposons de la journée pour découvrir un peu plus en profondeur Irkoutsk. La ville possède sous le soleil de cette journée ensoleillée, des charmes insoupçonnés, on y passe tranquillement la journée à musarder. Sur les rives de l'Angara qui s'écoule paresseusement, les habitants de la ville ont pris possession de l'ombre des quelques bouleaux qui poussent ici ou là. Un hydroglisseur propose aux touristes une randonnée sur la rivière et les marchands de glaces sont légion le long des quais. L'ambiance est franchement estivale et contraste encore une fois avec l'idée que je me faisais de la Sibérie. Sur une terrasse, nous entamons la conversation avec Maxime et un nouveau Sergueï, mais là point de signes et de mimes, c'est le miracle de la technologie sous l'apparence d'un Ipod qui nous permet de traduire les phrases et les mots qui échappent à nos connaissances respectives. Ils sont sympas comme tout Maxime et Sergueï, surtout très intéressés de savoir ce qu'on pensait de leur ville et de la région. Ils sont également étonnés d'apprendre que des Argentins et des Uruguayennes habitent en Suisse. Tout au long de la discussion, Sergueï va finir la bouteille de vodka qu'il dissimule dans un sac en plastique.

Avec le soir qui tombe, c'est également le moment de nous rendre à la gare qui arrive. Même en ce vendredi férié (fête de la nouvelle constitution russe), la circulation est dense, surtout en direction de la gare. Avant de retrouver notre chauffeur, nous sommes allés faire les commissions en ville pour survivre durant cette nouvelle étape en train qui va nous conduire vers Oulan-Bator. La jolie gare est envahie par les voyageurs locaux. Ici ou là, on repère quelques touristes leur grand sac à dos et leur tenue spécifique: tongs, shorts, appareils de photos, etc... Nous retrouvons Grand-museau et Joseph, l'improblable couple d'Allemands babilleurs et sonores.

À l'heure prévue, notre guide nous entraîne vers le quai 5 sur lequel nous attend le train no 362. C'est avec un brin d'anxiété que nous ouvrons la porte de notre cabine. Qu'allons-nous y découvrir? La première chose que j'y trouve, c'est une chaussure de femme, puis des affaires de toilettes, puis des pantalons... Visiblement, la dernière locataire était une grande étourdie! Et puis finalement, il s'avère que c'est une de nos provodnitsa qui se l'était appropriée . Qu'à cela ne tienne, la suivante est libre, nous l'investissons avec l'accord de la cheffe du wagon. Le petit rituel de la prise du cantonnement recommence: nettoyage, rangement des valises, répartition des couchettes, etc... Ruben n'est pas au mieux de sa forme. Nous sommes aux petits soins pour lui et lui préparons sa couchette qu'il investit sans tarder.

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De la soirée du neuvième jour au matin du onzième: d' Irkoustk à Oulan-Bator.

Nous laissons donc dernière nous la capitale de la Sibérie pour entamer une étape de 1'141 km qui va nous conduire en Mongolie à travers monts et vallées de la chaîne de montagne séparant la Russie de la Mongolie. Nous rencontrons les premiers contreforts non loin d'Irkoustk. De jolis villages accrochés aux pentes des collines, viennent couper ici ou là la verdure des forêts de pins (appelés ici cèdre de Sibérie). Au Km 5207, notre wagon est secoué par un petit drame!Ruben doit se rendre d'urgence aux toilettes, endroit qu'il n'atteindra finalement que trop tard... Petit moment de frayeur et d'angoisse pour Rosana qui s'élance serviette en main pour un nettoyage d'urgence... Cet épisode passé, nous nous endormons pour une nuit, altitude oblige, plutôt frisquette.

En me réveillant le lendemain, je découvre un paysage quelque peu différent de celui que nous avons quitté hier. Les forêts ont laissé leurs places à une steppe aride et jaune entrecoupée des collines arrondies et dénudées entre lesquelles la voie serpente. Elles sont parfois recouvertes de buissons rabougris et parfois par des pins guère plus vigoureux. Les villages aux maisons de bois ont toujours beaucoup de charme, on y aperçoit se promenant autour des petites bâtisses, quelques vaches paissant une herbe malingre et rare. Plus loin la ligne longe le « Lac des Oies ». Quelques maisons s'élèvent ici ou là sur ses rives. On peut apercevoir des barques qui nous laissent deviner les activités des indigènes.

Depuis cette nuit, notre convoi ne compte plus que six wagons! Qu'est-il advenu de la dizaine d'autres qui nous accompagnaient jusqu'alors? Difficile de le savoir exactement, mais il est permis de supposer qu'ils sont partis plus à l'est, en Manchourie ou peut-être encore plus loin vers Vladivostock. Toujours est-il que notre wagon occupe la dernière place ce qui nous permet d'observer la voie ferrée s'étirant à l'infini derrière nous. La ligne électrique a également disparu et une locomotive diesel crache maintenant à chaque montée un panache de fumée grisâtre.

Nous débouchons ensuite dans une plaine un peu plus fertile, le jaune et le gris de la steppe laisse sa place au vert des pâturages et des marécages. Par endroit, des vaches paissent tranquillement autour des villages, mais elles sont plutôt rares. C'est d'ailleurs un détail qui me surprend, j'imaginais en apercevoir bien plus depuis que nous sommes partis de Moscou.

Nous atteignons enfin la ville frontière de Naouchki, c'est là que les formalités vont s'effectuer. Il est midi trente, et comme toute étape de ce voyage, celle-ci est attendue avec une certaine impatience et une certaine dose d'appréhension. Après tout, avec tout ce qu'on a pu lire sur son compte, il est légitime qu'elle prenne un peu de temps et soit un tantinet pénible.... Et bien, cette halte là ne va pas déroger à sa réputation qui peut se résumer en quelques adjectifs: longue, chaude, ennuyeuse, pénible. L'épreuve va durer plus de 5 heures chez les Russes et quasiment 3 heures chez les Mongoles. Une lenteur voulue ou alors technique, allez savoir. Toujours est-il que la vue de notre wagon, seul abandonné au milieu de la gare, la chaleur étouffante, la longue attente silencieuse, procure un petit côté « il était une fois dans l'ouest »aux instants que nous vivons ici.

Ceci dit, ces longues attentes que nous vivons ici nous réapprennent une patience que nos vies exaltées nous a fait oublier. La vie en communauté si « serrée » est également une manière de vivre dont nous ne sommes pas coutumier, partager un espace si exigu avec d'autres n'est pas forcément quelque chose que nous pratiquons beaucoup. Être plongé dans ce petit monde fermé avec ses règles bien définies, nous font découvrir une qualité de vie qui n'est pas forcément la nôtre.

Tous les sens restent en éveil durant le voyage en transibérien. Le doux bercement du mouvement du train nous entraîne dans une dimension particulière: c'est comme le balancement régulier du nouveau né, il rassure, calme, endort. Mais de par ses sursauts, il nous rappelle parfois avant que le « tacatac » régulier des roues sur les rails, mélodie lancinante et répétitive, allié au mouvement du train nous replonge dans une douce torpeur. Les arrêts dans la nuit sont également une source de bruits. Dans l'obscurité de la cabine, les dialogues si impersonnels et incompréhensibles des hauts-parleurs des gares dans lesquelles nous nous arrêtons remplacent durant quelques minutes le bruit du train en mouvement.

Comme tout finit par arriver, le train auquel nous allons être rattaché arrive enfin. Mon copain le chien à qui j'ai lancé un peu de nourriture est là pour nous dire au revoir. On est heureux de faire mouvement! A peine sommes-nous entrés en Mongolie que nous pouvons apercevoir les premières yourtes qui, nous le verrons plus tard, sont les premières d'une longue série. Nous nous installons pour notre première nuit en Mongolie.

Il est 4h30 ce dimanche matin; un petit courant frisquet s'écoule dans la cabine par l'entrebâillement de la fenêtre et vient me caresser la tête. Il n'en faut pas plus pour me réveiller. Après la chaleur étouffante subie durant notre attente d'hier, la fraîcheur de ce matin apporte un contraste bienvenu. Je me rends à l'arrière du wagon pour y admirer le levé du soleil. Je retrouve là bas, « Grand-Museau », l'allemand de Heillbronn éternel satisfait et intarissable de la parole. Un paysage fantastique s'offre à nos yeux. Les montagnes entourent la vallée dans laquelle se tortille la voie ferrée. Partout des campements de yourtes entourés par des dizaines, des centaines de vaches, moutons et chevaux. Des milliers d'animaux paissent ici une herbe courte et maigre. Parfois, on distingue au loin, dans la demi-obscurité de ce début de journée, une traînée de fumée indiquant la présence d'un feu de camp, s'élevant et s'étirant au gré du vent. Mes collègues du coin sont déjà au travail et ici ou là on peut distinguer un cavalier galopant vers on ne sait quelle mystérieuse destination.

Si les 4x4 ou les camionnettes sont bien présentes autour des yourtes, c'est bien à cheval que les nomades gardent leur troupeau. Les animaux ici ont tout l'espace nécessaire et semblent divaguer en liberté. Seuls les moutons sont parfois parqués dans des enclos et lorsqu'ils ne le sont pas, un cavalier n'est jamais loin. Vraisemblablement à cause des loups, j'imagine. Le soleil émerge maintenant par dessus les montagnes derrière le train, nous indiquant pour l'occasion que nous roulons sud-ouest. Les rayons du soleil viennent maintenant caresser le fond de la vallée, le spectacle est saisissant et même « Grand-Museau » s'est tu pour mieux admirer.

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Du onzième jour au matin du 16e jour: La Mongolie et ses paysages merveilleux.

En nous approchant de la capitale, les montagnes se découvrent de toute végétation arboricole. Je constate avec étonnement que ce sont de véritables quartiers de yourtes qui entourent la ville. Ici les cités dortoirs ne sont pas en béton, mais sont construites de feutres et de bois. Nous atteignons la gare de Ulan Baator à 6h15 et sommes accueillis par Enkhjargal (il nous propose de l'appeler Enkhee, ce qui nous arrange un peu) qui sera notre guide durant ces quelques jours que nous allons passer en Mongolie. Il nous présente notre chauffeur, Minde. Ce dernier est nettement moins loquace que Enkhee, mais nous découvrirons par la suite, les multiples autres compétences dont il sait faire preuve, à commencer par la conduite. Après notre descente du train, nous sommes conduits à l'hôtel pour nous sustenter et y prendre une douche.

La visite de la capitale commence par celle d'un monastère bouddhiste. Ce sont des moines tibétains qui ont apporté cette religion dans le pays, sauf erreur vers le 16e siècle. Il existait avant la prise du pouvoir par les communistes plus de 200 temples de ce genre. Il n'en restait que 5 au début des années nonante! Avec la mise en place du nouveau régime démocratique, un programme de restauration a été lancé, et aujourd'hui ce sont une dizaine de monastères qui sont en fonction.

Nous visitons celui de Gandantegchinlen. Enkhee nous dresse un tableau peu flatteur de l'influence du Bouddhisme en Mongolie. Dans certaines familles, il était convenu que l'un des garçons devienne moine. Comme le mariage est bien sûr proscrit pour ces jeunes, mais que la tentation de la chair étant ce qu'elle est, les épidémies de syphilis sévissaient régulièrement parmi la population avec un taux de mortalité forcément élevé avec les conséquences que l'on peut imaginer sur la natalité. Ce qui me surprend ici, c'est le brassage et le passage qui règnent dans ce lieu: des moines récitent leurs prières en cœur, sortes de mélodies lancinantes ponctuées de coups de cymbales et de tambours, des fidèles parcourent les locaux en faisant tourner les moulins à prières, et les touristes déambulent nonchalants parmi ce petit monde en regardant, admirant ou mitraillant de photos tel ou tel autre objet. Rien à voir avec le calme et le silence d'un couvent catholique de chez nous. Dans la cour, toujours des moulins à prières que tout un chacun peut s'amuser à faire tourner. Des vendeurs de pacotilles et de grains de blés, des centaines de pigeons occupés à picorer les grains mentionnés ci-avant, des moines tapotant des natels « dernier-cris » d'autres occupés à déménager de mystérieux cartons, plus loin encore des fidèles tournant autour d'un vieux tronc d'arbre de manière à faire exaucer des souhaits tout aussi mystérieux, et des touristes écoutant religieusement (c'est l'endroit qui le veut ainsi, j'imagine...) les explications de leur guide tout en mitraillant d'une main ce qui en vaut la peine et d'ailleurs ce qui en vaut moins la peine aussi! Ce que je vais retenir de l'endroit, est sans nul doute la présence de l'énorme statue en bronze de 26 mètres de haut trônant au centre d'un bâtiment du couvent (en fait on devrait dire lamaserie) . Toute recouverte de pierres précieuses, c'est une réplique de l'originale volée ou empruntée par les communistes au début de la seconde guerre mondiale pour en faire des fusils. Elle a sauf erreur échappé à ce destin et doit se trouver aujourd'hui encore à St Petersburg.

Notre seconde étape dans la capitale mongolienne sera le musée historique mongole. L'histoire de ce pays y est retracée depuis l'âge de la pierre jusqu'à nos jours. Nous en ressortons beaucoup plus intelligent que nous y sommes entrés! Considéré comme le père de la nation mongole, une large place est réservée à Gengis Khan. Les différentes cartes qui représentent les conquêtes du féroce empereur nous font découvrir l'immensité du territoire annexé et conquis par les Mongoles: Les représentations de l'empereur, statues, dessins, peintures, etc... que l'on découvre non seulement ici dans le musée, mais également en de multiples endroits de la ville, nous prouvent combien les Mongoles sont fiers de ce passé de conquérant.

Puis nous quittons Ulan Baator pour une première nuit dans la steppe. Passés les faubourgs de la ville, nous rencontrons rapidement les premiers troupeaux de chèvres, de moutons, de vaches et de chevaux. Au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans la campagne, les rencontres avec le bétail se généralisent. Parfois les animaux se trouvent sur la route et c'est à grands coups de klaxons que Minde les fait déguerpir. Au loin, on distingue une chaîne de montagne, mais ici la plaine est entourée de collines vertes et ondoyantes. Les yourtes sont légions, elles sont autant de petites tâches blanches se détachant sur le vert des collines et de la steppe. Vaches, chevaux, chèvres, moutons! Nous croisons des milliers d'animaux. Le sol est sec et les troupeaux s'amoncellent autour des points d'eau que l'on devine prêts à se tarir. Nous suivons une route qui s'enfonce dans la steppe en direction de l'ouest, parfois rectiligne, parfois sinueuse elle traverse occasionnellement des petits villages composés de yourtes et maisons de bois faisant office de petits magasins ou de restaurants.

Il n'y a pas qu'en Suisse que des travaux de réfection sont effectués sur les routes, ici aussi. Ils sont toutefois moins bien signalés que dans notre pays, obligeant ainsi Minde à quelques manœuvres acrobatiques. Et puis, quand les « travaux et chaussées » mongoliens entament la rénovation d'une route, ils n'y vont pas par « quatre chemins » si je peux employer cette expression: ils ferment la route et libre à vous de trouver un passage sur les bas-côté ou la steppe environnante. Commence alors un véritable gymkhana, où les talents de notre chauffeur vont pouvoir s'exprimer pleinement. C'est donc dans un formidable nuage de poussière que nous continuons notre route, avec un Minde toujours à la recherche du meilleur passage au milieu de toutes les pistes qui s'offrent à nous. Cela saute, cela tourne, les croisements sont rendus hasardeux du fait du nuage de poussières soulevé par les véhicules qui nous devancent. Les véhicules 4x4 trouvent ici, contrairement à Moscou, leur pleine utilité.

Nous quittons maintenant cette route qui n'en a plus que le nom, pour nous élancer sur un petit chemin qui s'enfonce dans les collines, dans le parc national de Huustain Nuruu. Une piste faite de deux bandes de roulement sur laquelle notre chauffeur s'élance parfois à plus de 80 km/h. Et c'est ainsi que nous arrivons enfin, brassés comme une bouteille d'Orangina, au premier campement dans lequel nous allons passer la nuit. L'environnement est absolument exceptionnel: les collines recouvertes d'une herbe maigre et rase, les troupeaux paissant ici ou là et se déplaçant dans ce qu'il me semble être une complète liberté, et enfin le calme et la sérénité qui règnent dans ce lieu et qui dès notre arrivée nous envahissent.

Nous prenons possession avec un certain plaisir de notre yourte: plus qu'une tente, moins qu'un studio, l'endroit est sympa comme tout. Une fois la porte richement décorée de motifs colorés passée, on découvre à l'intérieur trois lits entourant une petite table et un poêle prêt à l'emploi. La bâche de feutre qui recouvre notre abri, étouffe les sons autant extérieurs que intérieurs, procurant ainsi à l'endroit une ambiance tout à fait originale que je n'hésite pas à qualifier de... « feutrée ». Nous partons ensuite en excursion, à l'assaut d'une petite colline surplombant le campement. En chemin, nous dérangeons un aigle et ensuite un vautour, l'un et l'autre s'envolent à notre approche et en quelques coups d'ailes, s'accrochent à un thermique qui les emporte vers le ciel. Du haut de la colline, notre regard embrase l'horizon, le paysage a vraiment quelque chose de particulier, ce doit être l'infini qui se déroule devant nous qui nous envoûte.

Et puis ce soir, nous avons un rendez-vous très particulier, un rendez-vous avec les descendants d'une très vieille race de chevaux. Ce soir nous allons à la rencontre des chevaux de Przewalski. Découverts en 1879 par l'explorateur russe du même nom dans les montagnes qui bordent le désert de Gobi, les derniers spécimens de cette race qui était alors chassée pour sa viande, mais également à cause de la concurrence directe qu'elle exerçait face aux troupeaux domestiques, furent irrémédiablement traqués pour être vendus dans les zoos d'Europe occidentale. À tel point que l'espèce disparut complètement de Mongolie vers 1969. C'est grâce à des bonnes volontés du monde entier et aux spécimens détenus dans les zoos, qu'un programme de réintroduction a pu être mis en place en 1992. Aujourd'hui, la Mongolie compte 330 des 1800 individus que compte la planète.

Nous partons donc à la rencontre de ces chevaux sauvages. En chemin, Minde nous fait découvrir quelques marmottes qui s'enfuient à l'approche de notre 4x4. Nous roulons durant une dizaine de kilomètres sur un chemin défoncé par les rares pluies et le passage répété des véhicules. On dénombrerait quelques 200 spécimens dans le parc de Huustain Nuruu, ce serait faire preuve de malchance de ne pas en rencontrer. C'est encore Minde qui le premier les repéra, d'abord un poulain qui galopait puis ensuite le reste du troupeau. Il y avait là devant nous une vingtaine d'individus qui broutaient tranquillement en profitant des dernières lueurs de la journée. Nous nous sommes approchés un peu, mais craintif, le troupeau savait garder la distance de sécurité..!

Dormir dans une yourte en plaine campagne est extrêmement reposant. Il est 5h30 et tout est silencieux dans le camp. Dehors, il fait jour et le vent qui soufflait relativement fort hier soir, est complètement tombé ce matin. Je pars à la recherche du troupeau de moutons qui paissait près du camp hier soir, mais impossible de mettre la main dessus, ils ont disparu! En lieu et place, une quarantaine de vaches avec à leur tête, un taureau à la robe foncée traversée par une large bande blanche faisant le tour du ventre, un peu comme les Angus à Basile. Parmi les vaches, on trouve toutes sortes de robes: brunes, grises, rouges tachetées, etc..., certaines ressemble à des Hereford, d'autres ont le type Simmental. J'en ai même aperçu avec la ligne blanche caractéristique des Pinzgauer autrichiennes. Elles ont toutefois un point commun: elles ne sont pas très grandes et assez maigres. Parmi les caprins et les ovins, même constat: on voit de tout! Brun, blanc, noir, tacheté, tous les gènes sont dans le troupeau. Les moutons ne semblent pas être élevés pour leur laine, et on en voit beaucoup qui traînent avec eux de grands lambeaux prêt à tomber, preuve que la tonte n'est pas effectuée très régulièrement.

Je ne pourrai pas terminer cette petite partie agronomique sans parler des chevaux, ces petits mais très résistants équidés qui ont permis aux Huns dans un premier temps et Gengis Khan dans un second, de conquérir un immense territoire. Alors, pour être petits, ils sont petits! Rien à voir avec les demi-sangs ou franche-montagne qui fréquentent nos campagnes. Parmi eux également, la diversité au niveau des couleurs règne en maître dans le troupeau. Le cheval fait partie de la culture mongole. Il est omniprésent dans les campagnes et occupe une place à part dans la vie des nomades. Les enfants sont très vite impliqués dans les travaux de garde des troupeaux et entretiennent très jeunes des rapports privilégiés avec eux. Ils sont très rapidement placés sur le dos d'un cheval et il est fréquent de voir des cavaliers-enfants galoper à brides abattues à travers la steppe. Mon irruption dans le troupeau de vaches leur a peut-être donné l'idée de rentrer, toujours est-il qu'elles me raccompagnent tranquillement jusqu'au camp où m'attend le petit déjeuner.

Nous reprenons la piste en direction de l'ouest. Minde n'hésite jamais quand au chemin à prendre, il anticipe avec brio chaque difficulté du terrain, nous évitant ainsi les désagréments d'un voyage trop secoué. Dans l'immensité de la steppe mongolienne, nous pouvons observer des vautours, des grues, des gazelles et toutes sortes d'animaux. Même un serpent s'est imprudemment aventuré sur la piste, et nous oblige de ce fait à faire un écart. Je n'aurais jamais imaginé trouver une telle variété d'animaux en venant ici.

Nous roulons de concert avec quatre autres véhicules de la même compagnie. Par moment, l'un de ces engins s'éloigne de notre piste, disparaît derrière une colline pour réapparaître quelques kilomètres plus loin. En d'autres moments, nous roulons en parallèle sur des pistes différentes, souvent à vive allure et en soulevant un nuage de poussière visible à des kilomètres à la ronde. C'est un véritable Paris-Dakar mongolien que nous vivons là et nous constatons encore une fois l'utilité des 4x4 dans la région. Ruben propose même d'envoyer ici tous les 4x4 qui encombrent les rues de Genève! Il rajoute même, et là je le laisse seul maître de ses propos, même que ce serait pas mal de profiter d'y laisser les blondes qui les conduisent....!!! Nous roulons ainsi pas mal de temps avant de retrouver une route plus « carrossable ». Je mets le terme entre guillemets car il faut relativiser un peu: il y a pas mal de trous, de fentes et de bosses et nous sommes toujours secoués. Mais, elle est goudronnée et par rapport à ce que nous avons connu jusqu'à maintenant, nous avons l'impression de nous trouver sur une vrai route.

Nous finissons par atteindre notre but: Karakorum (Хар Хорум en mongol, ou encore Harhorin), petite ville d'une dizaine de mille habitants située à quelques 330 kilomètres à vol d'oiseau de Oulan-Bator, au croisement d'une vallée et d'une immense plaine sur les rives de l'Orhon. C'est l'ancienne capitale de la Mongolie, fondée en 1235 par un fils de Gengis Khan, Ögödei. Le camp dans lequel nous allons passer la nuit se situe dans une courbe de la rivière. Le paysage est grandiose, les alluvions du fond de la vallée sont recouvertes d'une herbe drue et verte. Les troupeaux domestiques se mélangent aux grues et aux oies. Je suis tout heureux de retrouver des canards « Tadorne Casarca », dont deux représentants étaient venu nous rendre visite derrière la ferme quand le Marais s'était transformé en lac; je peux en compter plusieurs couples ici. La rivière dessine des lignes hasardeuses au fond de la vallée, se partageant ici, se retrouvant là, un peu comme les pistes que nous venons de quitter. Des yourtes sont accrochées sur les pentes des montagnes encadrant la rivière et des troupeaux (encore!!) sont autant de taches qui se découpent sur le vert des montagnes.

Nous disposons du reste de l'après-midi et entreprenons une petite excursion au fil de l'eau. La vallée est très large à cet endroit, les montagnes en arrière fond sont pour certaines recouvertes d'une maigre forêt de pin et de bouleaux faméliques. Le ciel est changeant et de magnifiques nuages oscillant entre le gris et le bleu selon que les rayons du soleil les éclairent ou pas, viennent effleurer les sommets. Et puis, c'est venu d'un seul coup sans avertissement aucun! Du moins pour nous les touristes. Le vent s'est levé, on a tout d'abord vu un énorme nuage de sable passer par dessus la montagne qui nous faisait face et envahir la vallée. Le vent s'est mis à souffler de plus en plus fort à tel point qu'il me semblait que l'eau de la rivière remontait son cours... Nous même avions beaucoup de peine à avancer et c'est d'ailleurs à ce moment que la casquette de Ruben s'envola pour aller atterrir à son grand désespoir, au milieu de la rivière. Cette casquette qui lui était si chère et qui véhiculait pour lui mille souvenirs, était maintenant emportée par le courant. Nous l'avons suivie durant un instant, mais c'était peine perdue, le courant l'emportait rapidement. Et puis, toujours ce vent soutenu qui nous empêchait presque d'avancer, j'étais très impressionné! Prudemment on décide d'abandonner la casquette à son triste sort et de rejoindre le campement. C'est au détour de la vallée que l'horizon nous est apparu. En fait d'horizon, il n'y en avait plus! Les maisons de la ville que l'on apercevait à notre arrivée avaient maintenant disparu derrière un « mur » gris noir qui barrait la sortie de la vallée. C'était impressionnant et angoissant, aussi subit qu'effrayant. Renseignements pris un peu plus tard, il semblerait que ces tempêtes de sable sont assez courantes dans la région et n'effraient que les ... touristes.

Après le passage de ce petit événement météorologique, je décidai de me rendre sur la colline surplombant le camp. Du haut de cette proéminence, je pus me rendre compte de la puissance d'Eole, je pouvais me laisser tomber sans risque de chute, je m'appuyais sur le vent. De là haut, la plaine qui s'étendait à mes pieds, prenait encore une nouvelle dimension. Les animaux semblaient indifférents au déchaînement des éléments, ils continuaient de paître comme si de rien n'était. La marche n'était pas rendue aisée par le vent qui continuait de souffler. Je suis descendu sur l'autre versant en pensant me trouver un peu plus à l'abri. C'était à moitié vrai, et même à moitié, le vent était encore très fort.

Un peu plus loin, je fais la rencontre d'un troupeau de chèvres qui venait lui aussi j'imagine, trouver un peu de calme derrière la montagne. De jolies petites chèvres , les plus jeunes jouaient sur les rochers en sautant de pierre en pierre et m'offraient tels des acrobates, un spectacle distrayant. Un vieux berger au visage buriné et sombre les accompagnait, on s'est approché et il m'a dit quelques mots forcément incompréhensibles. À force de signes et de gestes, j'ai fini par comprendre qu'il souhaitait essayer les jumelles que je porte au cou. Il avait lui-même une vieille lunette orpheline pendue à son manteau et s'est fendu d'un large sourire quand je lui ai tendu les miennes. Après quelques secondes, il me les a rendues en levant son pouce en l'air comme pour me dire qu'elles étaient de qualité. Moi j'ai aussi levé mon pouce, mais pour lui faire comprendre d'un geste qui embrasait l'horizon que c'était plutôt le paysage qui était de qualité. J'ai pu également lire la fierté sur son visage quand je lui ai montré toutes ses chèvres toujours en levant le pouce.

C'est en cette fin de journée que nous allons connaître un moment fort du voyage avec la visite d'une famille de nomades. Le trajet est relativement court, puisque nous nous rendons simplement de l'autre côté de la rivière. Un trajet court mais chaotique et sinueux. Nous suivons un chemin défoncé en maints endroits qui serpente entre le flanc de la montagne et la rivière pour aboutir finalement sur un petit plateau de verdure surplombant de quelques mètres la plaine et la rivière.

À l'invitation de Enkhee, nous entrons dans une yourte avouons-le, un peu différente de celle que nous occupons dans le camp. On y retrouve toutefois le fourneau qui trône au centre, trois canapés (ou lits..?) et une commode. En plus, il y a une petite table servant à la cuisine et à la fabrication du fromage. D'ailleurs, deux « bagnolets » remplis de lait y sont déposés et un troisième est en train de cuire sur le fourneau. De forme plus évasées que ceux que l'on rencontre dans nos chalets d'alpage, je constate qu'ils sont utilisés aux mêmes fonctions que chez nous. Une odeur particulière mais qui m'est assez familière flotte dans la yourte: celle du fromage, du lait caillé et de fumée. Il fait relativement sombre, les murs, le mobilier sont noircis par la fumée qui s'échappe du fourneau et la maigre lumière ne suffit que partiellement à éclairer le tout. Et puis alors, dans un coin... oups, lapsus...! dans un arrondi de la yourte, trônent une télé et une petite stéréo.

Avec l'antenne parabolique et les cellules photos-voltaiques étendues sur le toit, ce sont les seules concessions visibles faites à la modernité. Peut-être qu'un portable se trouve dans les poches du jeune homme qui surveille le lait sur le feu, mais ça, on ne le saura pas...!

Une chose est toutefois sûre, je ne pense pas que l'on en trouvera dans les poches du vieil homme installé sur l'un des canapés. Il est vêtu de son grand manteau mongol et coiffé d'un de ces chapeaux si appréciés des autochtones. En même temps que nous, est également rentré dans la yourte, un jeune garçon qui visiblement prend très au sérieux notre arrivée chez lui. Il semble très affairé à d'obscures tâches dont on se demande si elles ont un quelconque rapport avec nous! Enkhee nous invite à nous asseoir sur les canapés. Un silence empreint d'une certaine gêne s'installe un instant dans le logis. Il est rompu avec l'arrivée de la maîtresse des lieux. Une femme d'une cinquantaine d'année, aux traits fins et à la peau très brune. Ses cheveux sont montés sur la tête et forment un chignon, elle est également porteuse du manteau traditionnel de travail avec les longues manches et la large ceinture colorée. Elle tournoie dans la yourte, ne cessant de parler, de donner des ordres et d'effectuer mille tâches à la fois. Elle nous sert du thé (avec du lait bien sûr...). Puis elle dépose du pain sur la table avec une autre assiette remplie d'une pâte qui s'avère beaucoup ressembler à du lait condensé en plus épais avec un petit goût citronné. Elle amène encore un bol rempli d'une sorte de bïrcher au riz ou aux grains de blé écrasés et au goût de crème acidulée. Au contraire de mes camarades de voyage qui se retranchent derrière une prudence toute sanitaire, je me fais un devoir et surtout un plaisir de tout déguster. Même le lait de jument fermenté, une espèce de mixture à la couleur jaunâtre et au fort goût de petit lait; difficile pourtant d'y trouver un quelconque fumet d'alcool. Enkhee m'avouera par la suite qu'il n'était pas vraiment réussi... Mais il ne m'a pas déplu! Dans l'intervalle, le père de famille a fait son entrée. Enkhee explique alors que je fais le même métier qu'eux et que je possède des vaches tout comme eux. Cela déclenche une réaction chez nos hôtes avec éclats de rire, larges sourires un brin d'étonnement semble-t-il.

C'est maintenant l'heure de la traite des juments, je me réjouis de découvrir la technique utilisée. Elle consiste simplement à attacher les poulains à une corde durant la journée, et selon un rythme de deux heures de les rapprocher de leur mère qui ne sont d'ailleurs jamais très loin, de les faire téter un moment pour la montée du lait, et de s'installer ensuite pour la traite. Pendant que le mari tient la jument et son petit, madame s'installe très prudemment à l'arrière, un genou posé sur le sol, l'autre servant de support au bidon, un bras devant et l'autre derrière la patte de la jument. Le résultat me surprend un peu: notre hôtesse aura trait huit juments et rempli environ cinq litres du bidon. Si l'opération est répétée huit fois de la journée, elle aura rempli une de nos boilles, le tout dans le calme et la patience. La nuit les poulains sont relâchés pour qu'ils profitent un peu du lait de la mère.

Nous sommes installés sur la plaine. Le temps tourmenté qui a sévi a laissé la place à quelques éclaircies, le soleil perce ici ou là les nuages et inonde le paysage de ses rayons. La lumière de cette fin de journée est claire et brillante. Les images que nous offre la nature ce soir, alliées à l'accueil qui nous a été réservé par cette famille, feront de ce moment un temps fort de notre voyage.

Je surprends Anne-France en pleine discussion avec le Grand-Papa. Je ne sais pas trop ce qu'ils se racontent, mais étonnement ils ont l'air de se comprendre...! Grâce à Enkhe, on apprend qu'il a 87 ans et que malgré ses lunettes, il n'y voit pas grand chose. Ce devait être cela qu'il expliquait à Anne-France, qui de son côté s'évertuait à lui montrer les photos qu'elle venait de prendre. Nous prenons ensuite congé de nos hôtes sans oublier toutefois de dire à mon collègue de Mongolie combien je possédais de vaches et quelle était la destination de notre lait, il était curieux de savoir si l'on faisait du yoghourt chez nous aussi...

Après le repas, nous découvrons deux jeunes filles qui nous présentent un programme de contorsion, et surtout les étonnants chants de gorges traditionnels de Mongolie. Les chanteurs sont accompagnés d'une guitare dont les cordes sont faites de crins de cheval; d'une flûte, d'une contrebasse et d'un espèce de piano à baguette ressemblant étonnement à ceux de nos groupes traditionnels de Suisses centrales.

Mardi 16 juin. Ce matin, le ciel est bien dégagé et le bleu domine clairement. Nous partirons de Karakorum en fin de matinée et allons d'abord visiter le temple bouddhiste qui fait la renommée de la ville, le plus grand monastère de Mongolie: Erdene Zou. Reconnaissons à l'ouvrage un caractère tout à fait particulier. L'enceinte blanche qui l'entoure est surmontée d'une centaine de petites tours: des « stupas » sauf erreur. Celles-ci sont selon la personne qui nous guide ce matin, d'origine tibétaine. Vu de haut et dans son ensemble, la construction fait un peu penser à ces châteaux de sable que chaque petit plagiste a eu l'occasion de construire lors de vacances balnéaires. Vu de près, on est rapidement frappé par l'influence tibétaine des constructions du temple, pour rester dans l'enfance, je reconnais là les dessins de Tintin au Tibet.

Je vous épargne les diverses divinités, dragons et autres démons dont je ne me rappelle d'ailleurs plus les noms, que l'on nous présente à l'intérieur des bâtiments. La religion bouddhiste en fait un large usage et je reconnais qu'un phénomène de lassitude m'a parfois atteint lors de la visite.

La particularité de ce temple se trouve bien plutôt dans son énorme enceinte. À l'intérieur, seuls quelques bâtiments ont survécu à la doctrine communiste, mais ceux qui restent debout ont été très bien rénovés. Les toits sont fait de tuiles au vert turquoise et sont tous magnifiquement ouvragés. À l'intérieur de l'un de ceux-ci, nous découvrons et entendons une vingtaine de moines en train de réciter leurs litanies.

Nous prenons ensuite la route en direction du dernier camp. Une étape qui va se révéler pleine de découvertes et de contrastes. Après les rivières aux berges verdoyantes et giboyeuses, nous longeons une interminable dune de sable, qui s'étire sur des kilomètres. Nous y rencontrons des chameaux! Oh, ce n'est pas une caravane que nous croisons, non simplement une paire de camélidés idéalement positionnés au bord de la route à l'intention des touristes. C'est quelques kilomètres plus loin que le contraste est le plus saisissant, à côté de l'immense bande de sable qui coupe la steppe, nous découvrons un petit lac où l'on peut observer à nouveau des spécimens de « Tadorne Casarca », deux magnifiques cygnes blancs, des centaines d'oiseaux me faisant penser aux sternes du bord de l'océan, des oies et des grues. Étonnante que cette étendue d'eau située en marge de cette dune.

Puis, quelques kilomètres plus loin, nous arrivons au pied d'une montagne aux roches arrondies et polies par l'érosion. C'est là que se cachent les ruines d'un monastère. Il faut savoir que l'arrivée des moines bouddhistes (tibétains pour la plupart) ne s'est pas fait sans heurt dans ce pays alors rompu aux croyances chamaniques, et que les rois mongoles monothéistes pour la plupart, croyant au Dieu créateur de la terre et de la vie se sont toujours battus contre ce qu'ils considéraient comme une invasion. Ainsi donc, un des responsables bouddhistes de l'époque s'était vu dans l'obligation de se réfugier dans ces montagnes en compagnie de ses disciples, pour y pratiquer peinard ses prières et autres incantations. C'était sans compter sur le monstre coup de mébol, une bête histoire de reflet de lumière sur le toit brillant du petit monastère. Ainsi donc, en deux temps trois mouvements les soldats mongoles étaient là et tout finit dans un bain de sang. Ceci dit, mis à part cette sordide histoire, l'endroit ne manque pas de charme: la montagne tourmentée sur laquelle nous sommes perchés, avec ses pierres arrondies et brunes, les vieux arbres d'une espèce non identifiée mais que l'on devine centenaires qui s'accrochent à ses pentes, la dune de sable qui s'étire à l'horizon; encore un paysage insoupçonné d'une Mongolie pleine de surprises.

Nous reprenons la piste, cette fois en direction du camp où nous allons passer la nuit. Il se situe au pied d'un gros rocher érodé par le temps. En face de nos yourtes, une vaste plaine s'étire jusqu'à une chaîne de montagnes. On distingue dans toutes les directions des troupeaux et des campements de nomades et tout au loin la bande de sable brille sous les rayons du soleil qui termine sa course. On nous propose un tour à cheval. Ruben n'hésite pas une seconde! Quant à moi, la vue de la toute petite selle en forme d'entonnoir ne provoque pas un enthousiasme débordant, mais finalement ce serait bête d'être venu jusqu'ici et de ne pas profiter de l'occasion et de se priver d'une folle cavalcade dans cette magnifique plaine sur un de ces fiers destriers qui permit à Gengis Khan de conquérir un si immense territoire. Alors nous voilà perchés, (en fait c'est un bien grand mot, ce sont de tout petits chevaux...!!). Je disais donc, nous voilà juchés sur 2 chevaux faisant à tout casser 140 cm au garrot et ne pesant guère plus de 300 kg. Le matériel n'est guère plus sophistiqué: la selle est composée de planches qui forment un espèce de « U », un coussin récupéré sur une moto est attaché avec des élastiques sur l'étroite planche du bas; les étriers sont tenus par une sangle qui elle même est fixée avec un nœud sur la « selle », les guides sont deux vieilles cordes toutes rapiécées. Bon, vous me direz qu'un cavalier digne de ce nom arrive à s'accommoder de toutes les situations.

Et bien, c'est ce que l'on a fait avec Ruben, et nous sommes partis pour une randonnée sauvage en compagnie de notre guide! Il n'a pas fallu aller loin pour qu'une vive sensation de douleur se fasse ressentir là où ça fait mal...! Mais bon, vous me rétorquerez qu'un bon cavalier doit savoir garder pour lui certains inconvénients de cette activité, je l'admets volontiers.... mais quand même, ça fait mal.... Après une dizaine de minutes de promenade et la mise au point d'un style hybride entre la monte américaine et européenne, une certaine confiance s'est établie, et en abstraction de la petite douleur mentionnée plus haut, la randonnée devenait agréable. Nous avons également tenté d'établir la communication avec notre guide mais sans grand succès. Ruben qui est pourtant un spécialiste dans cette activité a même dû s'avouer vaincu, notre guide se montrait imperméable à toute tentative de dialogue. Seuls quelques gestes seront échangés et là s'arrêtera notre randonnée et les contacts avec un descendant des cavaliers de Gengis Khan.

Les nuits peuvent être différentes en Mongolie: ventées, froides, puis plus tempérées. Nous aurons eu tout l'échantillonnage et celle-ci aura été la plus chaude. Toutefois toutes auront eu un point commun: le calme! L'idéal pour se reposer. J'aurai chaque fois dormi comme un gros bébé. C'est notre dernier réveil dans la steppe mongolienne. Mais avant de partir du campement, nous assistons au montage d'une yourte. Tout le monde s'y attelle: personnel du camp, les chauffeurs, les guides, les touristes, etc... Ruben fait sensation avec sa pince multi-usage de chez Victorinox. Chez chacun (à part peut-être chez les touristes...!), les gestes semblent naturels et s'enchaînent presque tout seul. Mais gare aux échardes!! Certains, d'ailleurs n'y échapperont pas...! Dans la vie il y a les adroits et les autres.

C'est ensuite le départ en direction de Ulan-Baator. Ces quatre jours passés au cœur de la Mongolie auront été tout simplement magnifiques et ont pleinement tenu toutes leurs promesses. Sur la piste, nous aurons encore la chance d'apercevoir grâce à Minde qui nous aura fait découvrir ses qualités de chauffeur, cavalier, monteur de yourtes, observateur de la nature, des gazelles de Mongolie.

Nous atteignons les faubourgs de UB vers 15h30. La ville fourmille d'activités, mais reconnaissons que l'arrivée dans la ville par l'ouest ne constitue pas un enchantement pour les yeux. Après les merveilles aperçues ces trois derniers jours, j'avoue que les activités exercées dans cette zone industrielle n'ont pas de quoi soulever notre émerveillement.

Mon manque d'enthousiasme est également flagrant face à notre ultime arrêt avant l'hôtel: l'inévitable séance shopping inhérent à tous voyages organisés. Je prends mon mal en patience en espérant qu'il ne dure pas trop long. En soirée, nous effectuons une petite virée en ville histoire de s'imprégner avant notre départ de l'ambiance de UB. Au contraire de ce que certains guides de voyages laissent entendre, le centre ville n'est pas si vilain que ça. Bien sûr, ici aussi la voiture est reine mais la grande place du centre sur laquelle trône la statue du héros rouge Sukhbaatar, permet de respirer un peu.

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Du 16e jour au soir du 18e jour: de Oulan-Bator à Datong.

Jeudi 18juin. Le seizième jour de notre périple, va nous conduire de Ulan-Bator à Datong, « petite » ville chinoise de 2 millions d'habitants à 370 kilomètres de la frontière. Une étape de passé 1'000 kilomètres. Première surprise, lorsque l'on débarque devant notre train chinois, le personnel de wagon est de sexe masculin! Ainsi donc, ce seront des hommes qui seront nos chaperons jusqu'à Datong. Immédiatement nos épouses respectives émettent certains doutes quant à la capacité de ces messieurs à maintenir propre notre futur espace vital. La suite du voyage nous le dira et la suite, c'est le départ de UB en suivant la vallée dans laquelle la capitale mongole est nichée, et le passage d'un col à 1700 mètres d'altitude en direction du sud, soit de la partie est du désert de Gobi. La ligne serpente dans un premier temps entre les collines faisant de larges et fréquents lacets. Puis au fur et à mesure de notre avance, la voie se redresse et s'engage dans une longue ligne droite en direction de la frontière cino-mongol. Nous ne tardons pas à atteindre des régions sablonneuses et désertiques. Ainsi, autour de la ville de Choir, située à quelques 245 kilomètres de UB, la plaine se remplit de sable et la végétation se résume à un minimum, soit quelques rares touffes d'herbes. Au niveau du paysage, facile à résumer: rien! À dix mètres de la voie, la barrière de barbelés; puis une ligne électrique, puis... rien... Il faut se rapprocher de la frontière et attendre le 500e kilomètre pour que la plaine reverdisse quelque peu. Un vert pâle d'accord, mais un vert quand même. Et puis, en disant qu'il n'y a rien, j'exagère un peu: il arrive parfois que, surgi de nulle part, un homme ou une femme se tienne au bord de la voie. Il arrive également au train de franchir un passage à niveau, passage de sécurité posé à l'endroit d'une route ou le plus souvent d'une piste rendue à peine carrossable par les tempêtes de sable. Et là, c'est chaque fois le même rituel: un cheval attaché à un poteau et, au bord de la voie un homme se tient le bras dressé et prolongé par son petit bâton rouge, habillé d'un gilet fluorescent, il est le garant de la sécurité à cet endroit et doit veiller à empêcher tout hypothétique trafic à l'arrivée du train. C'est d'ailleurs tout près de l'un de ces passages à niveau, qu'il nous a été donné d'observer un « troupeau » de chameaux. En fait il y en avait quatre! Mais bon, dans une région pareillement désertique, 4 animaux forment déjà un troupeau..!!

Nous atteignons la ville frontière de Zamyn-Üüd (Замын-Үүд, road's gate) en fin de journée. Une forte délégation de policiers, soldats ou personnel de la gare est présente sur le quai pour nous accueillir. Les formalités sont effectuées en moins d'une heure! Une paille en rapport à celles que nous avons subies 1'113 kilomètres plus haut (c'est la largeur de la Mongolie) à la frontière russo-mongole. Il reste toutefois le passage de la douane chinoise et là, d'après l'horaire affiché dans le wagon, ce sont près de quatre heures d'attente qui sont au programme! Il faut dire que c'est également à cet endroit que le changement des bogies s'effectue. En effet, nous avons traversé la Russie et ensuite la Mongolie sur des rails avec un écartement de 1520 mm et l'écartement des rails chinois est de 1435 mm. Nous assistons donc à un spectacle tout à fait surprenant et ma foi fort bien rôdé. Imaginez un grand hangar dans lequel sont envoyés tout d'abord les six ou sept premiers wagons, puis les six ou sept derniers sur une voie parallèle. Ensuite, de puissants élévateurs assez semblables à ceux que l'on trouve dans les garages, sont activés et soulèvent lentement les wagons. Nous nous retrouvons ainsi suspendus à plus d'un mètre au dessus des bogies « soviétiques » qui sont ensuite retirés pour être remplacés par les bogies « chinois ». Il est extrêmement cocasse de se retrouver ainsi suspendu et surtout de faire face à la deuxième partie du train et de pouvoir observer ainsi toute l'opération. Un mystère va toutefois demeurer non élucidé: nous sommes rentrés dans le hangar posés sur des bogies de 1520 mm et ressortons par la même porte sur des bogies de 1435 mm et nous n'avons rien vu de modifications aux rails...

C'est donc au terme de cette opération, vers 1 heure du matin que le convoi nouvellement reconstitué repart en direction de notre destination: Datong (大同 ; pinyin : Dàtóng ; EFEO : Ta-t'ong). À mon corps défendant, je suis obligé d'admettre que les doutes émis par Anne-France et Rosana étaient fondés. Après à peine sept heures de route, les toilettes sont devenues à peine fréquentables ...!

Il est six heures en ce matin du 16e jour et je découvre le sol chinois: des petits villages, des champs cultivés, ici ou là des paysans œuvrant dans les cultures maraichères. Par rapport au « rien » de la journée précédente, il faut avouer que le changement est pour le moins radical. Nous arrivons à Datong à 8 heures. Notre guide, Li est là pour nous accueillir. Au sortir de la gare, on s'imprègne très rapidement d'une ambiance résolument asiatique: trafic soutenu d'engins motorisés de toutes catégories, coups de klaxons quasiment sans interruption, et odeurs de provenances diverses bousculent nos sens. Ajoutez à cela une poussière résultant des innombrables travaux en cours dans la ville et vous obtiendrez un tableau assez ressemblant de notre premier contact avec la chine en général et Datong en particulier. Le trajet jusqu'à l'hôtel s'effectue au travers d'un trafic intense qui selon les standards suisses peut être qualifié sans autre de complètement anarchique. Mais ce désordre perpétuel semble convenir aux usagers locaux.

Après avoir déposé nos bagages dans un hôtel très « européen », nous nous faisons conduire vers un site archéologique très impressionnant: les grottes sacrées de Yungang. Nous y découvrons toute une série de grottes creusées et de statues sculptées à même la roche sorte de molasse locale, entre le 5e et le 6e siècle. Il est bien entendu hors de question d'imaginer les visiter toutes et nous nous contenterons donc de quelques unes. Dans l'une d'entre elles nous découvrons un énorme Bouddha (mais vraiment énorme...) creusé dans la roche et qui s'élève à une hauteur de 17 mètres. En guise de protection, il a été recouvert à une époque qui m'a malheureusement échappé, d'une couche d'argile de 5 centimètres. Le paradoxe est que les « protecteurs » d'alors ont dû creuser des trous dans la statue de manière à fixer l'argile. Aujourd'hui, la couche d'argile s'effrite en maints endroits et la pierre d'origine apparaît creusée de centaines de ... petits trous... Bonjour la protection! Nous parcourons huit grottes au total. Toutes ont leurs spécialités car souvent construites à des époques différentes et par des rois successifs soucieux de bénéficier des largesses de Bouddha. À une certaine époque, les entrées des grottes étaient ornées de portiques en bois. Aujourd'hui, seuls deux ont survécu aux guerres, incendies ou autres pillages. Les deux témoins survivants sont vraiment très beaux, le bois utilisé du mélèze ou de l'orme, a pris avec le temps une couleur brun foncé et se marie magnifiquement avec le brun clair de la falaise. Le lieu est certainement exceptionnel et les explications fournies par le guide nous permettent de prendre conscience de l'histoire tourmentée de l'immense pays chinois.

En venant ici avec notre petit bus et en rentrant maintenant, je suis surpris par le reboisement pratiqué tout au long de la route et sur les collines. Des milliers d'arbres ont été replantés récemment semble-t-il et des milliers d'autres sont en train de l'être. Renseignements pris auprès de Li, cette campagne a débuté il y a quelques années dans les montagnes des alentours de la ville et continue aujourd'hui dans les alentours de celle-ci. Le but étant de lutter contre les terribles tempêtes de sable qui s'abattent 3 à 4 fois par année sur la ville. Ce pays est un véritable paradis pour les pépiniéristes...!!!

Retour en ville pour la visite d'un nouveau... temple bouddhiste...! Que visiterions-nous en Asie si le Bouddhisme n'avait pas existé? Nous descendons de notre petit bus à l'entrée d'un « hutong » très animé et bruyant. Des cris, des coups de klaxons, des odeurs aussi diverses que tenaces, des vendeurs ambulants de tout et de rien: fruits, coca, brochettes, et bien sûr des consommateurs qui mangent et parlent bruyamment. etc... L'endroit grouille de vie et d'activités.

Un grand chantier ceinture le monastère que nous devons visiter, difficile de retrouver le chemin qui y mène, même les guides sont un peu perdus! Pour finir, nous traversons la zone en travaux, elle concerne une autre partie du temple détruit à je ne sais plus quelle occasion. Le bois occupe une grande place dans ce type de construction et on s'en rend rapidement compte en traversant le chantier de rénovation: des troncs de pins et de mélèzes y sont entassés, d'autres sont déjà débités et des pièces ouvragées sont prêtes à être posées. Une forte odeur de bois scié et de sciure flotte ici, une odeur que j'apprécie particulièrement.

Nous finissons par retrouver l'entrée du temple, et entrons dans l'enceinte. Nous retrouvons un espace de calme et de sérénité, une petite cour intérieure avec quelques arbres, véritable havre de paix au cœur de cette ville bruyante et remuante. Nous visitons le premier temple pour nous diriger ensuite vers le second. Ici, une épaisse couche de poussière recouvre les diverses statues des différents Bouddhas, preuve s'il en fallait encore, de l'importante quantité de poussière que nous inhalons ici. Leur nettoyage a lieu tout les trois ans.

Nous décidons de rentrer à pieds jusqu'à l'hôtel. Pas loin de 4 kilomètres dans des rues animées et bruyantes. Des boutiques et des magasins se succèdent le long de la rue. Je constate toutefois que si la rue grouille de monde, c'est loin d'être le cas dans les commerces! On y voit des vendeuses et des vendeurs désœuvrés qui attendent patiemment le client. Le simple fait d'y entrer, déclenche parmi eux une vague d'agitation où machines à calculer et sourire commercial occupent une large place. On constate également que les prix sont au moins aussi élevés qu'en Suisse, ce qui freine considérablement la fièvre acheteuse de mes compagnons de route. En chemin, Ruben tente de changer de l'argent dans les quelques banques que nous croisons. Peine perdue! C'est la banque officielle ou rien. Un dernier bastion du communisme...

Notre soirée est libre et pour la première fois de notre périple, l'équipe des quatre se sépare en deux groupes pour choisir chacun une destination différente. Il est samedi et cela se voit, les habitants de la ville sont dehors et profitent de la douce soirée qui sévit ici. C'est une sortie en famille ressemblant beaucoup à celles que l'on peut observer un soir d'été sur les quais d'Ouchy. Badminton, jeux des plumes, Tai chi sont autant d'activités pratiquées dans le parc tout près de l'hôtel.

De mémoire, nous nous dirigeons dans la rue où nous avons aperçu quelques restaurants cet après-midi. Nous sentons de nombreux regards se poser sur nous en déambulant ainsi. Il est vrai que les occidentaux ne sont pas légions ici. Ce sont de joyeux « hello » et de larges sourires qui nous accueillent dans celui que nous choisissons au hasard. Il faut toutefois rapidement se rendre compte que « hello » est le seul mot d'anglais véritablement maîtrisé par le personnel de l'établissement et que la communication s'avère quelque peu difficile à établir. Ainsi, mais ça nous ne l'apprendrons que le lendemain matin, le pouce et l'index levés ne veut pas dire « deux » comme on l'utilise en occident, mais huit... D'où notre étonnement lorsque que l'on nous a conduit à une table de huit places... Très rapidement, notre table est devenue le centre d'intérêt du personnel mais également des clients du restaurant et on a vite compris que la présence d'occidentaux devait être extrêmement rare ici. On sentait bien les regards curieux portés sur nous, et les deux jeunes enfants de la table d'à côté ne cessaient de nous fixer les yeux remplis d'interrogation quant au physique et à la présence de ces drôles d'êtres humains qui venaient d'envahir leur espace vital.

Puis vint le moment de la commande. Une des personnes qui nous entouraient, vraisemblablement la patronne, nous présente une carte remplie de signes évidemment complètement incompréhensibles, mais avec cependant de belles photos des plats proposés. Fort de ces images et des conseils avisés de la maîtresse des lieux, nous commandons nourriture et boissons: le premier plat qu'elle nous montre du doigt sur la carte, a effectivement l'air très appétissant. Allez hop, on prend, et procédons de la même manière pour les plats suivants. Vous pensez bien que la photo de la carte ne montre pas tout du plat proposé et qu'on peut être surpris du résultat. Et c'est effectivement ce qui arriva! En particulier avec le premier! En terme de quantité, il y en a le double que ce que le laissait prévoir l'illustration, mais c'est surtout au niveau de la nature même du plat que la surprise est la plus forte. Elle nous apparait dans sa réalité toute crue lorsque je me sers du premier morceau: imaginez toute une série de « mains » de « E.T. retourne maison », le doigt principal non pas pointé vers l'espace, mais bien plutôt en direction de mon assiette. Oui, il faut bien se rendre à l'évidence: nous avons commandé des pattes de poulets pour notre repas...!!!

Le premier moment de surprise passé, a fait place à l'hésitation pour moi et à un peu de dégoût pour Anne-France. Et puis, tout en se rappelant que certains vaudois raffolent des pieds de cochon, je me dis qu'il n'y a pas de raison que des pieds de poulets soient moins bons. Et en effet, la comparaison se justifie complètement: gélatineux à souhait, les pieds de poulets sont bons essentiellement grâce à la sauce qui nous fait oublier dans quoi ils ont marché. Au final, on aurait pu nourrir un régiment durant une semaine avec tout ce que nous avions commandé.

Et puis tout autour de nous, on sentait cette curiosité vis à vis de notre présence, les enfants venaient à tous moments nos lancer de joyeux « hello » et nous montrer leur livre de dessin, tandis que les parents tentaient d'entrer en communication avec nous par l'entremise d'un dictionnaire électronique d'un mobile. Le tout dans une joyeuse cacophonie de cris, de paroles et de musique chinoise. Après le calme de la steppe mongole, la Chine fait figure d'une énorme caisse de résonance! Il y a du bruit dans la rue: coups de klaxons presque continus, ronron des voitures et des motocyclettes, cris des vendeurs ambulants; dans le hall de l'hôtel brouhaha incessant; dans les restaurants: appels des serveurs et discussions animées des clients.

Ceci dit, la soirée aura été pour le moins intéressante et on constate sur le chemin du retour, que les rues se sont encore remplies depuis notre venue et sont toujours très animées. Les lumières de la nuit se sont allumées et donnent un autre aspect à la ville et il y règne une douceur agréable après la chaleur de l'après-midi.

Le lendemain matin, nous partons découvrir le monastère suspendu Xuankongsi construit sur la paroi verticale du canyon Jinlong, près du Mont Heng dans la province de Shanxi, à environ 65 kilomètres au nord-ouest de Datong. Les moines bouddhistes de la région ont eu l'originale idée au VIIe siècle, d'aller accrocher un monastère à une cinquantaine de mètres au-dessus du sol sur une paroi rocheuse du col de Jinlong. Pour y arriver, nous quittons la ville et empruntons une route qui file droit vers le sud. Très rapidement, les habitations laissent la place aux cultures qui ont ma foi fort belles figures: maïs, pommes de terre, cultures maraîchères et pépinières s'y succèdent sur des parcelles pas très grandes mais fort bien entretenues et cela malgré le temps relativement sec de la région (env. 400 litres d'eau par année). Les techniques utilisées ont l'air assez modernes à en juger par les nombreuses cultures sous couvertures de plastique. Li nous apprend plus tard que les terres ont été revendues aux paysans il y a quelques années de cela. Ainsi donc, après se les êtres faites « volées-nationalisées » par le régime communiste, les paysans ont eu la faveur de pouvoir les racheter à ce dernier! Dans la vie de tous les jours, on appelle ça du racket!!!

Après les kilomètres de piste avalée en Mongolie, je suis agréablement surpris par la qualité des routes sur lesquelles nous roulons ici: point de nid de poules, bas côtés entretenus et souvent fleuris, etc. Pour rejoindre le monastère, nous devons d'abord passer un petit col qui nous amène ensuite sur un plateau au fond duquel, une chaîne de montagnes barre l'horizon, c'est vers celle-ci que nous nous dirigeons. Le monastère nous apparaît enfin: fort bel ouvrage; il est suspendu à la paroi et me fait penser aux nids d'hirondelles qu'on rencontre parfois sur les murs de nos maisons. De longues perches en bois soutiennent les différentes pièces ou bâtiment qui composent le monastère. Il a su résister aux divers conflits et autres cataclysmes naturels qui ont pu secouer la région depuis sa création. L'accès y est contrôlé et il ne peut y avoir plus de « x » personnes à la fois qui le visitent.

La visite s'effectue sans le guide et les quelques deux mètres de large que mesure en moyenne les bâtiments n'autorisent guère les attroupements. C'est donc en file indienne que nous le parcourons en prenant garde pour certaines de bien rester collées à la paroi de roche. Il est vrai les rambardes mesurent à peine 70 centimètres de haut et ne suffiraient pas à retenir quelqu'un en cas de bousculade et surtout pas à rassurer Rosana!

La seconde visite de la journée sera pour la pagode de Sakyamouni, appelée communément la pagode de bois de Yingxian, (Chinese: 佛宫寺释迦塔; pinyin: Fógōng Sì Shìjiā Tǎ) est située dans l'enceinte du temple Fogong dans le district de Yingxian. Cette pagode octogonale de 67, 31 mètres de hauteur et de 30,27 mètres de diamètre à sa base, comprend neuf étages dont quatre sont cachés entre deux autres étages. Cet édifice est très impressionnant, il est construit entièrement en bois et il aura fallu un bon morceau de forêt pour le construire. Le bois a pris là aussi avec le temps une belle couleur d'un brun un peu grisé. D'imposantes colonnes soutiennent l'édifice depuis presque un millier d'années. On distingue nettement l'inclinaison que ces dernières ont prises pour avoir subit les vents dominants du nord-ouest sévissant dans la région. L'accès n'est pas autorisé au-delà du 2e étage. À chacun des 7 étages fonctionnels, une série de statues, un Bouddha bien sûr avec ses disciples sont présents. Mais outre la chaleur du matériau utilisé, ce qui fait le charme de l'endroit, ce sont les centaines de martinets qui nichent dans les multiples recoins que comptent les enchevêtrements de la tour. Ils nous offrent la vision d'un manège incessant et bruyant.

À notre arrivée dans la petite ville qui entoure la pagode, nous avons pu constater que celle-ci avait fort belle allure, visiblement reconstruite à neuf il y a peu. Du haut de la Pagode, nous avons également pu clairement faire la distinction entre les nouveaux et les anciens quartiers. Li nous explique que ces derniers sont destinés à être prochainement démolis pour être reconstruits plus beau qu'avant. Et quand je l'interroge sur le financement de ces travaux, il me répond que la commune rurale dans laquelle nous nous trouvons dispose maintenant de pas mal d'argent depuis la vente des terres ... aux paysans... Curieux comme la vie est faite: le Communisme a cru pouvoir créer une société idéale en nationalisant (entre autres!) les terres arables, en prenant la terre aux paysans et c'est finalement en la leur revendant qu'il construit aujourd'hui des villes modèles...

Retour vers Datong sur une magnifique et toute nouvelle autoroute (encore une!!!) sûrement construite grâce à la vente des terres... Nous prenons ce soir pour la dernière fois le train, pour atteindre le but ultime de notre voyage: Pékin. Mais auparavant, Li nous propose de goûter à deux spécialités de la région, soit la fondue mongole et un massage de pieds. On se laisse tenter par les deux expériences.

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Du 19e jour au 21e jour: de Datong à Pékin et ... le retour

C'est finalement le départ vers la gare. Les contrôles y sont presque aussi sévères que dans un aéroport: scan des bagages, portique de contrôle, etc... Et tout ceci pour une liaison intérieur! Autre déconvenue: le wagon. On nous l'avait annoncé flambant neuf, mais il n'est guère plus moderne que le mongolien qui nous a conduit à Ulan Baator. Il est onze heures quand le train démarre et malheureusement, il ne nous reste plus de vodka pour fêter la dernière nuit ferroviaire du périple qui nous aura conduit de Moscou à Pékin à travers steppes, taïgas et déserts. Environ 7900 kilomètres de « tchak-tchak » ininterrompu, d'une musique qui nous aura bercé plus d'une centaine d'heure.

Nous nous endormons pour une courte nuit qui se finira vers 4 heures 30 du matin avec l'irruption plutôt brusque dans notre compartiment d'une « Provodnitsa » chinoise (j'utilise le terme russe à défaut du chinois que je ne connais pas!). Tout ce bruit et cette lumière pour nous reprendre une carte distribuée 5 heures plus tôt et qui n'aura servi qu'à nous...réveiller! Bon, il faut dire qu'à 5 minutes près, c'était mon réveil qui faisait le boulot! C'est donc les yeux un peu collés que nous débarquons dans la mégapole chinoise. Le train se faufile sur les dizaines de voies qui courent jusqu'à la gare et pénètre au cœur de la ville. Luc, notre guide chinois pour les deux prochains jours nous accueille à la descente du train et nous emmène à notre hôtel. Nous disposons d'un peu de temps que je mets à profit pour explorer le quartier où se situe ce dernier. En me promenant je constate que pour les locaux, c'est l'heure du déjeuner. Je propose cette option à mes compagnons de route, celle-ci est acceptée. Bien sûr, il manque un peu de confiture et de beurre, mais nous trouvons quand même de quoi nous sustenter et finalement, l'endroit où nous nous trouvons mérite quelques entorses à notre régime alimentaire habituel.

Nous retrouvons Luc vers 9h00 pour le début de notre visite qui débute, noblesse oblige (et il n'en n’aurait guère pu être autrement), bien évidemment par la visite de la cité interdite. Ce lieu rempli d’histoire, ce lieu qui pour les chinois aura été le centre du monde pendant des millénaires. Interdit durant des siècles, il sera ouvert à tous par la volonté des communistes. Rendu ainsi accessible il perdra de son aura, pour redevenir aujourd’hui un lieu convoité par des millions de touristes. Selon Luc, il y a habituellement à cet endroit 5 fois plus de touristes, mais la menace de la grippe H1N1 a quelque peu freiné la fièvre visiteuse de ces derniers.

Notre visite s’effectue du Sud vers le Nord, dans l’axe des constructions. Luc nous explique toutes les subtilités ayant régi la cour des différents empereurs chinois. C’était une vie régentée au possible. Ces hommes à la puissance formidable se retrouvaient prisonniers de règles qui à mon sens devaient forcément être frustrantes. Ainsi cette cité interdite les coupait d’un monde sur lequel ils régnaient et les empêchait de cette manière d'en appréhender les complexes réalités. Ils ont voulu cette cité synonyme d’infini et ils l’ont entourée de murs! Nous traversons ainsi les 72 ha de la cité et finissons enfin par atteindre les quartiers de l’impératrice et surtout les jardins qui leur succèdent. Les arbres qui se trouvent ici pour la plupart centenaires, redonnent un visage humain à ce lieu , la chaleur cède la place à la douceur et, la tendresse de la verdure atténue la froideur de la pierre. Au final, cette traversée se solde par un bilan mitigé. Certes l’endroit est grandiose mais c’est comme si l’austérité des lieux reflétait un mal être des personnes ayant vécu ici.

Nous quittons la cité et entrons dans l’enceinte qui abrite la colline du charbon, monticule érigé lors de la construction de la cité interdite avec les déblais des travaux, il est surmonté aujourd'hui par un petit temple et est le centre d'un magnifique jardin. Et là également, la nature va jouer son rôle magique. La fatigue de la traversée de la cité interdite s'estompe comme par enchantement et laisse la place à une douce félicité. Ce sentiment a ma foi l'air d'être partagé par bon nombre de Pékinois, puisqu'ils se comptent par milliers en ce dimanche après-midi à fréquenter le parc; à y venir, mais également à le faire vivre de chants et de danses. Nous découvrons étonnés une coutume de Pékin: se réunir pour chanter et danser. Ici des ressortissants du Kashakstan jouant de l'harmonica et des mélodies en souvenir de leur pays, avec au centre plusieurs femmes qui exécutent avec grâce et sourires une danse traditionnelle. Plus loin ce sont des personnes plus âgées qui, sous la direction d'un "maître" chantent d'anciens chants de leur jeunesse. Plus loin encore, ils sont des centaines entourant une fanfare à entonner des chants patriotiques et communistes. Plus loin encore des petits groupes semblent lancés dans d'interminables et passionnantes discussions mystérieuses. D'autres encore s'adonnent à des activités sportives: corde à sauté, taï-chi, jeu des plumes. Ce très ancien jeu est très populaire ici, il peut se jouer à deux à six ou à sept personnes. Il faut être agile des pieds, c'est un jeu pour footballeurs, mais ici il est joué par tout le monde, jeunes et vieux. Nous pouvons ainsi admirer un groupe de personnes relativement âgées mais faisant preuve dans l'exercice de ce jeu d'une adresse et d'une agilité stupéfiantes. Nous quittons ce lieu étonnés de ce que nous y avons découvert. C'est l'heure du dîner, que je qualifierai sans autre de bienvenu.

Puis l'après-midi nous partons à la découverte du temple du Ciel. Placé au cœur d'un immense parc, nous découvrons ici un complexe de plusieurs bâtiments dont le Temple des récoltes très beau avec ses tuiles en céramique bleue, il est de plus circulaire ce qui le différencie des autres. Il a également la particularité d'être entouré d'un mur rond. Ici également chanteurs et musiciens se sont donnés rendez-vous pour partager leurs passions avec les passants. Au terme de cette visite, et après un rapide passage à l'hôtel, nous nous rendons sur la place Tien An Men, cette immense place rendue célèbre par des images qui ont marqué l'occident et l'histoire. Pour y accéder nous avons le droit à une fouille des sacs car l'endroit est sous haute surveillance. Immense est sans contexte un terme très approprié. Elle est encadrée au Nord par la Cité interdite, au sud par le mausolée de Mao et à l'est et l'ouest par différents bâtiments administratifs. La place rouge prend des airs de petite place du village face à ce que nous découvrons ici. D'imposantes sculptures du style Stalinien sont disposées aux entrées du mausolée, elles ont été érigées à la gloire des travailleurs et soldats chinois

Mais la surprise est à venir. Elle prendra la forme d'une rue complètement neuve (Sud de la place Tien An Men, débute à « La porte Face au Soleil » Zhengyangmen). Une sorte de Main Street chinoise ou la rue idéale selon certains urbanistes chinois. Avenue que l'on imagine volontiers pressentie, conçue et réalisée pour les jeux olympiques. Honnêtement, je reconnais un certain charme à l'endroit. Les maisons de briques grises élégantes et alignées les unes à côtés des autres, donnent belle allure à la rue. Deux petits trams anciens la sillonnent très artificiellement de haut en bas. Le cocasse de l'histoire est de constater que pour l'instant, quelques rares boutiques sont occupées. Nous nous promenons dans une rue marchande et piétonne, qui pour le moment ne vend presque rien! Nous disposons d'un peu de temps avant de pouvoir prendre notre repas dans le temple du canard laqué situé sur cette rue.

C'est ainsi que nous débouchons à moins de 50 mètres de cet "Hutong" de luxe qu'est la rue Quianmen dans un hutong un "chouia" plus populaire. Rien à voir avec ce que nous venons de quitter. La ruelle est étroite et éclairée des lumières, des enseignes, des petits restaurants qui proposent brochettes, soupes et raviolis. Les fils électriques pendent le long des façades et de quelques poteaux encore opérationnels, des vélos et petites motos sont entreposées dans les moindres recoins. On nous invite à rentrer dans les restaurants, à venir déguster les mets, qui sont pour certains cuisinés dans la rue. Plus loin plus de restaurant, mais plutôt ce qui ressemblent à des habitations. Les gens sont dehors. Une ambiance feutrée règne ici. Loin des tumultes des grandes artères, et dans la fraîcheur relative de ces petites ruelles, la vie semble malgré certaines apparences, relativement simple. On se promet de venir essayer la cuisine du lieu demain soir.

Mais pour l'instant c'est un canard laqué qui nous attend, et ceci dans un des plus célèbres et anciens restaurants de Pékin. Bon il fallait y venir, rien à dire concernant la cuisine; le canard est excellent, les accompagnements aussi et même la douloureuse reste "abordable" malgré la renommée du lieu. Mais avouons tout de même qu'on est confronté à une petite industrie du canard laqué. Quoiqu'il en soit nous repartons d'ici repus et satisfaits. Une petite marche s'impose dès lors, et c'est comme les petits nains, en chantant et sifflant joyeusement, que nous cheminons en direction de notre hôtel. Finalement les sifflets et les chants n'auront que peu duré.

Une erreur de la part du guide de la soirée aura sensiblement rallongé l'itinéraire de rentrée, déclenchant parmi certaines, une vague de mécontentement et chez un autre en particulier, par ailleurs ressortissant argentin, un état particulièrement euphorique, du style "On a gagné les championnats du monde de foot, on est les meilleurs". C'était, il est vrai, à l'encontre de son avis que nous avons pris la mauvaise direction! Il faut parfois assumer certaines décisions! Et savoir rester digne lors du passage de l'hymne national argentin. Et puis on a fini par y arriver dans notre hôtel...

Lundi 22: Nous sortons de Pékin aujourd'hui direction la grande Muraille. On ne saurait venir en Chine sans se rendre sur le plus célèbre monument historique chinois. En sortant de la ville, on se rend mieux compte des dimensions de celle-ci mais aussi de l'essor économique qu'elle prend. La banlieue n'est qu'une suite ininterrompue de buildings modernes et futuristes. D'immenses antennes quadrillent ces nouveaux quartiers. Ce n'est qu'après avoir parcouru quelques dizaines de km que les habitations s'espacent pour céder leur place aux cultures et aux plantations.

Des arbres fruitiers cette fois ci. D'ailleurs des vendeurs ambulants occupent le bord des routes avec des achalandages remplis de fruits. Le paysage s'est fait montagneux au même titre que la route qui s'insinue entre des montagnes recouvertes d'arbres plutôt chétifs. On distingue déjà le tronçon de muraille que nous allons visiter. Celui-ci, complètement rénové, barre le fond de la vallée. Le dispositif de défense est imposant, puisqu'il est double. Le lieu me fait étrangement penser à St Lustisteig: un fort barrant le fond de la vallée avec des murailles s'élevant le long des flancs de la montagne. Mais la comparaison s'arrête là, les quelques 300 m. de St Lutzisteig du petit fort des Grisons ne rivaliseraient jamais avec les 6'000 km encore debout de la Grande Muraille (en chinois traditionnel : 長城 ; simplifié : 长城 ; pinyin : Chángchéng ; littéralement la « longue muraille »).

Sans plus attendre, nous commençons notre escalade par le tronçon qui nous semble le moins raide vu d'où nous sommes. Cependant une fois confrontés aux nombreuses marches qui composent le cheminement de la Muraille, il faut bien admettre qu'il n'en demeure pas moins assez escarpé pour convaincre certains de s'arrêter. C'est en arrivant au bout de ce tronçon entièrement rénové et en apercevant les restes d'une tour qu'on comprend que de grandes parties ont disparu et que la partie que nous voyons aujourd'hui est pour l'essentielle complètement rénovée (voire reconstruite??!!). Je me rends mieux compte du principe: barrer les vallées dans un premier temps, puis relier ces points de défenses entre eux. Les premiers tronçons ont été construits j'imagine près de Pékin au III ème siècle. Mais au fur et à mesure que l'Empire s'est étendu d'autres lignes de défenses ont dû être installées plus au nord.

Histoire de constater si les marches sont aussi irrégulières sur le tronçon de gauche et disposant d'un peu de temps, avec l'accord du reste du groupe, je m'élance à l'assaut de cette partie de la muraille. Alors oui de ce côté aussi les marches sont irrégulières. Certaines hautes de 50 cm d'autres d'à peine 10 cm. Cela ne complique pas la montée, mais rend dangereux la descente. Il fait très chaud. Depuis le sommet de la partie sud, on distingue au loin en direction de l'ouest, une autre section de la muraille de Chine. De ce côté aussi elle s'arrête en cul de sac. Mais plus loin on devine son ancien tracé et les ruines de quelques tours. Une certaine fierté se lit sur les visages de tous ceux qui ont effectué l'ascension. Pour ma part, c'est la descente que je dois envisager, car je suis attendu en bas pour le dîner.

Avant le repas, nous subissons l'inévitable "magasin pour touristes". Cette fois c'est la fabrication de vase en cuivre recouvert d'émail qui nous est rapidement expliquée. Puis c'est le passage dans le magasin. J'y effectue un rapide passage laissant le soin à mes camarades de voyage d'effectuer une reconnaissance plus poussée.

L'étape culturelle suivante est le tombeau du 3ème empereur de la dynastie Ming: Yongle « Joie éternelle » (永乐, pinyin : Yǒnglè, EFEO : Yung-lo, 2 mai 1360 - 12 août 1424), sous le règne duquel la dynastie atteindra son apogée culturelle, commerciale et militaire. Le temple recèle toute une exposition et des explications détaillées sur la vie et l'œuvre de cet empereur. c'est d'ailleurs grâce à lui que la Chine s'est dotée d'une grande flotte militaire qui ridiculisait à elle seule les marines espagnoles, anglaises et françaises réunies. Tout au bout du musée se trouve le tumulus dans lequel il repose ou du moins , le suppose-t-on, car personne jusqu'à ce jour n'a été contrôler !

Quelques kilomètres au sud de ce site funéraire, on peut admirer la Voie Sacrée ou Voie des Esprits, magnifique allée de verdure encadrée selon une rapide estimation de ma part, par quelques 400 saules pleureurs et par de grandes statues (38??) d'humains et d'animaux. C'est l'entrée d'un site sur lequel sont disséminés 12 tombeaux, soit celui de Yongle et onze de ses successeurs.

Départ pour Pékin. A la demande d'Anne-France, Luc nous fait faire un petit tour dans le village olympique mais surtout pour y voir le stade: le nid d'oiseau créé par Herzog et De Meuron. Ici tout rivalise d'audace et de créativité. Tout est neuf et sent encore la peinture. Nul doute que les jeux olympiques ont eu un impact considérable sur l'économie de la région dans laquelle ils ont été organisés. Après ce rapide passage dans cette mine de modernité, Luc nous fait déposer à l'entrée d'un Hutong nouvelle génération. Tout est neuf ici, certes la rue est étroite mais les maisons sont neuves, les boutiques y sont modernes et remplies d'articles occidentaux et surtout, la bière coûte 30 yuan au lieu de 5. Ce Hutong là se situe tout à côté d'un petit lac, entièrement rénové et dédié au tourisme, il est évidemment un lieu sympathique à fréquenter, nous sommes cependant harcelés par des conducteurs de cyclopousses qui rivalisent d'imagination pour que nous montions dans leur véhicule.

Mais ce sera finalement vers un taxi que se porte notre choix. Celui ci va nous emmener sur le « Night Market », seul marché officiellement ouvert 24/24 dans lequel sont proposés une multitude de brochettes de toutes sortes et pour tous les goûts: scorpions, chrysalides, fruits, sauterelles, fromages, hippocampes, viandes et poissons divers, etc... Tout est « alignable » sur une brochette! Ce marché est à l'opposé de ceux qu'il nous a été donné de voir dans des quartiers plus populaires et mis à part la variété et l'originalité des produits qu'on y trouve, il ne présente à mes yeux qu'un intérêt limité. Tout suite après la dernière échoppe, nous débouchons sur une rue piétonne qui n'a rien à envier aux quartiers chics et huppés des capitales européennes. Ici on retrouve les grandes enseignes des marques de luxe et richesse et opulence s'étalent dans les vitrines.

Fatigués d'une journée riche en déplacement pédestre, nous décidons de tenter une nouvelle expérience, soit le « cyclopousse motorisé ». Petite moto à trois roues surmontées d'une petite cabine, ces engins se faufilent à la vitesse de la lumière entre les plus gros véhicules et comme nous pouvons le constater, atteignent leur destination en un temps record. Ainsi donc, après une âpre négociation concernant le prix de la course, une petite partie de rodéo routier débute donc entre notre véhicule, celui des Menendez et la dizaine d'autres qui nous entourent. Mais c'est finalement en un seul morceau que nous atteignons le haut de la rue Quianmen et le petit huttong repéré le soir précédent. Il y règne toujours la même ambiance vivante et animée et on ressent flotter ici comme une sorte de sérénité bruyante et joyeuse. Cette ambiance, nous la retrouvons dans le petit resto que nous choisissons pour notre souper. Là encore, notre présence excite la curiosité des clients et du personnel. Sourires et rires nous y accueillent, le repas se terminant même par un échange de plats, de cigarettes et un toast à la gloire de Pékin et ses habitants si accueillants avec les clients de la table voisine.

C'est ainsi que se termine ce magnifique voyage avec une dernière nuit passée à Pékin et un vol d'environ dix heures jusqu'à Vienne, puis une heure trente jusqu'à Genève. Il nous aura fallu environ 8 jours de train pour venir jusqu'ici et moins de douze heures suffiront à nous ramener à notre point de départ. Mais la comparaison s'arrête là! Difficile de s'imaginer sans le vivre une fois, les merveilles, les émotions et les découvertes que nous permet le voyage en train.

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